par La rédaction

Ford Crown Victoria & Mercury Grand Marquis ou l'automobile cliché (I)

Les clichés ont la vie dure. Ces idées toutes faites à l'usage des raccourcis de l'esprit profitent bien davantage à l'industrie du tourisme qu'à celle de l'automobile. Ainsi, les Big Three américains ont beau avoir bouleversé des décennies d'isolationnisme technique et concevoir des berlines de plus en plus proches des standards européens et asiatiques, notre conscience collective conditionnée au navet US continue d'entretenir l'imagerie populaire des paquebots clinquants à la technologie de moissonneuse batteuse. Le péril Lexus aurait-il eu définitivement raison de ces images d'épinal ? Pas tout à fait à dire vrai, car en 2007, deux curiosités locales corroborent encore et toujours cette vision folklorique de LA berline américaine full-size. J'ai nommé la Ford Crown Victoria et son clone guindé, la Mercury Grand Marquis. Pour le meilleur et pour le rire, les masses non suspendues de ses deux décadentes n'en finissent plus de défier la théorie de l'évolution automobile. Pour combien de temps encore ?

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Référencées dès 1979, Crown Victoria & Grand Marquis ne désignent encore que les exécutions "chic et toc" des Ford LTD et Mercury Marquis. Contre-coup de la crise pétrolière, cette génération imite les gammes hautes de GM dans la répression de l'obésité. Elle inaugure à cette fin une nouvelle plate-forme plus compacte dite "Panther" qu'utilisera également la baroque Lincoln Town Car. La mini-révolution du downsizing n'empêche pas le seul empattement d'avoisiner les trois mètres ni la nouvelle gamme de synthétiser à peu près tous les clichés automobiles produits par les Etats-Unis en moins d'un siècle.

Oldie but goodie. De l'inamovible essieu arrière rigide aux sempiternelles suspensions mollassonnes en passant par le récurrent boîtier de direction, l'indéfectible V8 pushord et l'éculée boîte automatique 3 rapports, la fiche descriptive nous renvoie quelques décennies en arrière. Clou de ce voyage dans le temps, le châssis séparé, abracadabrant anachronisme et curiosité touristique remontant au modèle T, demeure la norme des full-size cars chez Ford et GM à l'aube des années 80. A défaut de contribuer puissamment à la lutte contre les masses non suspendues ni de juguler un poids mort pouvant flirter avec les deux tonnes, ces dessous de camionnette facilitent toutefois la réparation des petits chocs sans passer par le marbre. Ce genre d'argument, que l'on n'avait plus guère entendus en Europe depuis l'entre deux-guerres, n'a certes pas échappé aux services de police auxquels Ford dédie une version spécifique de la LTD.

Qu'il s'agisse de la four-door sedan ou du two-door coupé, le style, aussi symptomatique de la réaction cubiste des seventies que coagulé dans le plus rassis conservatisme, ne lésine pas sur le kitch. Les finitions supérieures se signalent notamment par un revêtement en vinyle de la moitié arrière du pavillon. On a cependant échappé aux faux-compas et à la roue de secours externe...

Le bien nommé wagon, quant à lui, n'échappe pas aux très folkloriques décors latéraux façon woodies en exécution haut de gamme LTD "Country Squire" ou Marquis "Colony Park". Pareils stéréotypes sur roue marqueront pour longtemps les esprits des petits occidentaux formatés dès l'enfance par le crétinisme télévisuel américain (mais c'était ça où les défilés de chars russes aux actualités soviétiques...) En effet coutumière des séries policières avec sa grande rivale, la Chevrolet Caprice, la Ford LTD Police Interceptor coursera maintes fois les bad boys dans le déhanchement des suspensions indolentes et le bourdonnement des V8 flemmards.

Et le cliché des bonnes grosses gamelles développant moins de 30 chevaux au litre ne tient pas de la fable ! L'archi éculé V8 Windsor que l'on a vu aminer à peu près tout et n'importe quoi, des mythiques Shelby aux canots à moteur, n'est plus au sommet de sa forme. Les normes antipollution drastiques et la chute vertigineuse des taux de compression ont fait des ravages chez les percherons vapeur. Le moteur 5 litres standard n'en développe plus que 129 au régime languissant de 3000 rotations par minute. L'option 5,8l dont bénéficie d'office les voitures de police, plafonne quant à elle à 135 canassons... On franchit les limites du pathétique pour l'année-modèle 1981 lorsque, dans une tentative désespérée d'abaisser la voracité de ses paquebots, Ford propose un small-block de 4,2l pour tout juste 115 ch... SAE ! L'espace de deux millésimes, la réalité dépasse toute les caricatures.

A la faveur d'une valse des étiquettes saisonnières dont les sorciers du marketing ont le secret, Ford LTD Crown Victoria et Mercury Grand Marquis deviennent les appellations génériques de la série pour l'année-modèle 1983. Le changement de badge coïncide avec l'adoption de l'injection électronique par l'unique moteur 5.0 de série, le 5.8 à carburateur double corps faisant désormais exclusivement carrière dans la police. Les 130 ch standard ne décoiffent guère la clientèle ultra-conservatrice qu'ils promènent avec force langueur. L'adoption d'un nouveau système d'injection séquentiel au millésime 86 permet cependant au 5.0 d'atteindre les 150 horse power et la vitesse hautement répréhensible de 170 km/h. Le moteur 5.8, dorénavant fort de 183 hp, emmène quant à lui les Police Interceptor à 190 km/h. Victoire !

En prélude à l'hystérie sécuritaire qui s'apprête à déferler sur l'Europe, l'ensemble des Ford nord-américaines adoptent l'airbag conducteur pour le millésime 1990, mais LTD Crown Victoria et Grand Marquis font à présent figure de monuments historiques. Les temps ont bien changé. En une décennie, la féroce concurrence asiatique aura forcé l'industrie automobile américaine à en finir avec la cristallisation technique. La quasi généralisation de la monocoque autoporteuse et la vogue naissance du bio design réservent les immenses paquebots paresseux à une clientèle de grisonnants au mieux, nostalgiques, au pire, séniles. Les débouchés salutaires que constituent encore les administrations, flottes de police et autres sociétés de taxi légitiment pourtant une nouvelle mouture sur plate-forme "Panther", ne serait-ce que pour contrer l'offensive de la Chevrolet Caprice, la rivale de toujours...

(A SUIVRE...)

Pour résumer

Les clichés ont la vie dure. Ces idées toutes faites à l'usage des raccourcis de l'esprit profitent bien davantage à l'industrie du tourisme qu'à celle de l'automobile. Ainsi, les Big Three américains ont beau avoir bouleversé des décennies d'isolationnisme technique et concevoir des berlines de plus en plus proches des standards européens et asiatiques, notre conscience collective conditionnée au navet US continue d'entretenir l'imagerie populaire des paquebots clinquants à la technologie de moissonneuse batteuse. Le péril Lexus aurait-il eu définitivement raison de ces images d'épinal ? Pas tout à fait à dire vrai, car en 2007, deux curiosités locales corroborent encore et toujours cette vision folklorique de LA berline américaine full-size. J'ai nommé la Ford Crown Victoria et son clone guindé, la Mercury Grand Marquis. Pour le meilleur et pour le rire, les masses non suspendues de ses deux décadentes n'en finissent plus de défier la théorie de l'évolution automobile. Pour combien de temps encore ?

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