par Nicolas Anderbegani

Rétro F1 20 ans déjà : Autriche 2002, Ferrari sous les huées

Les consignes d'équipe font partie de l'histoire de la Formule 1 et des stratégies de course, mais ce qui s'est passé en Autriche en 2002 a laissé des traces durables.

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Ferrari et Schumacher seuls au monde

12 mai 2002, Autriche. Sur un circuit qui ne s’appelle pas encore le Red Bull Rig mais l’A1 Ring, la 6ème manche du championnat du monde, au bout du 1er tiers de la saison, laisse entrevoir une domination éclatante de Ferrari. Hormis la Malaisie, où son frère s’est imposé, Michael Schumacher a remporté 4 des 5 premières courses de la saison. Déjà détenteur de 4 titres, le Kaiser, qui a construit autour de lui une équipe Ferrari redoutable avec Jean Todt en chef d’orchestre, est bien parti pour rejoindre Fangio et ses 5 titres mondiaux. Son plus proche rival au championnat, Juan Pablo Montoya, est déjà distancé de 21 points, soit l’équivalent de plus de deux victoires à l’époque selon le barème en vigueur, mais la Williams BMW n’est pas la plus fiable et le colombien n’a pas la régularité de métronome de l’Allemand.

Michael Schumacher n’a pas à s’inquiéter non plus de son équipier, Rubens Barrichello, qui est un n°2 officiel. Arrivé au sein de la Scuderia en 2000, le brésilien est un très bon pilote, rapide, capable de suppléer son leader quand celui-ci défaille, comme lors du fameux grand prix d’Allemagne 2000, mais il doit être prêt à sacrifier sa course dans l’intérêt de son leader. L’année précédente déjà, lors du même grand prix d’Autriche, Barrichello, 2nd, avait dû s’effacer- non sans fulminer-pour laisser passer Schumacher afin qu’il ne perdre pas trop de points sur David Coulthard, qui était alors un sérieux rival pour le titre. C’était le fameux « let Michael pass for the championship » ordonné froidement par Jean Todt en direct.

Mais en 2002, Ferrari est sans rival réel. Sur l’A1 Ring, le weekend semble être celui de Barrichello pourtant, puisqu’il signe la pole position devant Ralf Schumacher et Michael Schumacher, seulement 3ème à plus d’une demi-seconde de son équipier, ce qui est assez inhabituel. En course, la suprématie du brésilien se confirme, puisqu’il caracole en tête tandis que son équipier doit se défaire de son frère (qui est sur une Williams) sur lequel il ne prend le dessus que dans le dernier tiers de la course. Schumacher remonte et revient à 1 seconde environ de Barrichello. Montoya, 3ème, est à plus de 15 secondes, les McLaren sont hors jeu, l’opération est parfaite aussi bien pour Ferrari que pour Schumacher, qui grignotera encore deux points sur le colombien.

"8 tours en enfer"

Mais à 8 tours de la fin, dans la radio de Barrichello, l'ordre arrive. Todt et Ross Brawn lui demandent, comme l’année précédente, de s’effacer au profit de Schumacher. Mais là, ce n’est pas pour la 2e place mais pour la victoire, et Rubens a dominé de la tête et des épaules la course. Alors oui, même si les choses ont été plus ou moins convenues avant la course, Barrichello n’a pas l’intention de céder cette fois-ci. Problème, il vient de signer un nouveau contrat de prolongation pour deux années supplémentaires chez Ferrari qui doit sans douter confirmer son statut d’éternel n°2. Le ton monte dans la radio. Mais cela va peut-être plus loin encore, comme il le confiera à des médias brésiliens bien plus tard, une fois sa carrière terminée, laissant sous-entendre que les menaces étaient allées au-delà de son simple volant chez Ferrari. Un arrêt brutal de sa carrière, pur et simple, a-t-il été brandi comme menace ? Rubens Barrichello : “C’était huit tours d’enfer. Je ne peux pas vous dire ce qu’il s’est dit. Ce n’était pas à propos de mon contrat, c’était quelque chose de plus général. C’était une sorte de menace qui m’a fait voir la vie différemment. Je voulais conduire.”

Toujours est-il que, contrairement à ce que voulait Ferrari, Barrichello va s’effacer, oui, mais ostensiblement, pour faire bien comprendre à tous que c’est une consigne inique, et non des circonstances déguisées, qui lui auront fait perdre la course. Et c’est en sortant du dernier virage du dernier tour que Barrichello ralentit et cède la victoire à Schumacher. Mais Ferrari et Jean Todt n’ont sans doute pas anticipé la suite ou imaginé la gifle infligée à des millions de passionnés du sport ce jour-là : l’indignation est totale, partout, dans les stands, dans les salles de presse – la colère et les mots très durs en direct de Pierre Van Vliet sur TF1 lui vaudra sa place en fin d’année – et surtout dans les tribunes, où les spectateurs ont l’impression d’être pris des c….

Une bronca inédite

Le podium du grand prix d’Autriche 2002 fut alors sans nul doute le plus malaisant de tous. La bronca est inouie, l'ambiance pesante, les sifflets de la foule jaillissent, les deux pilotes Ferrari montent sur le podium les traits figés, alors que Montoya, petit sourire en coin, semble s'amuser de voir son rival allemand, avec qui ce n'est pas le grand amour, être pris à partie ainsi. Mal à l’aise, confus, Schumacher pousse Barrichello à monter sur la plus haute marche à sa place et à prendre la coupe, mais le mal est fait.

L’hymne allemand, célébrant la victoire, retentit et semble interminable. Personne n’y prête pas attention, face au ridicule de la situation et tant la colère du public est immense. Fait rarissime, les pilotes Ferrari sont accueillis par une masse de huées et de sifflements en salle de presse. Sans doute le "Kaiser" comprend-il le retour de bâton que cette manœuvre lui inflige, et certains se poseront la question de savoir pourquoi le champion n’a pas refusé l’offrande sacrificielle ? Facile à dire, certes. En conférence de presse, pas mieux, on fait le dos rond…

Schumacher semble décontenancé, secoué, exprimant ses regrets et expliquant que, dans le feu de l’action, il n’avait pas eu le temps de peser le pour du contre et éventuellement de refuser le « cadeau » de Barrichello. La controverse s’amplifia, ses détracteurs prenant un malin plaisir à rappeler, au contraire, la capacité de Schumacher à analyser vite et aussi à être impliqué volontiers dans des coups tordus…Schumacher essaiera de rendre ce cadeau à un Barrichello rabaissé, humilié. Est-ce que la charité est préférable, ou ne fait qu'accroître l'humiliation ? Aux Etats-Unis, Ferrari nous offre un autre final risible quand Schumacher, après avoir dominé la course, décide de faire une arrivée groupée avec Barrichello, mais les deux pilotes se ratent et le Brésilien gagne pour 0,011 secondes. Une réparation en quelque sorte pour certains…

L'impossible règlementation

L’affaire fait grand bruit à l’époque, elle relance le débat sur le respect de l’esprit du sport face aux intérêts supérieurs des grands groupes, elle inquiète d’autant plus que la F1 à cette époque, en partie à cause de la domination écrasante de Schumacher et d’un spectacle en piste assez terne, perd énormément en popularité. Ce scandale entache plus que jamais l’image de la F1 et de Ferrari, même si l’on sait que les intérêts en jeu laissent peu de place aux sentiments.La FIA essaie de légiférer. Elle sanctionne Ferrari d’une amende de 1 million de dollars pour…non-respect du protocole. Ferrari assume sa stratégie, et Barrichello, enfermé dans sa prison dorée de « larbin » du Baron rouge, poursuivra jusqu’en 2005 sa mission. Des années plus tard, Ross Brawn admettra qu'il s'agissait d'une erreur, plus sur les conséquences que sur le choix initial : "Si c'était à refaire, je ne le referais pas, parce que les conséquences ont eu une envergure bien plus grande que nous ne le pensions. Ce qui aurait dû être un problème interne à l'équipe est devenu très politique". La FIA essaiera d’interdire les consignes de courses, une gageure. Le « Fernando is faster than you » de 2010, quand Ferrari intime à Felipe Massa de laisser passer Alonso, montre l'impossibilité d'empêcher les stratégies d'équipes. Il faudra alors se montrer plus discret, comme le fameux « Mutli 21 » du grand prix de Malaisie 2013 entre Vettel et Webber. Il y en a eu bien d'autres et ces consignes ont fini par s’imposer, à condition d’être discrètes ou codées…

Pour résumer

Le final du grand prix d'Autriche 2002, où Rubens Barrichello céda la victoire dans les derniers mètres à Michael Schumacher, a déclenché à l'époque une réaction inédite du public et des médias, au point de pousser la FIA à essayer de légiférer sur le sujet.

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