par Nicolas Anderbegani

Rétro F1-30 ans déjà : Suzuka 1991, Prost dit "camion"

Le 29 octobre 1991, une bombe secoue les rédactions de presse : alors qu'il reste une course à disputer, la Scuderia annonce dans un communiqué très laconique qu'elle met fin avec effet immédiat au contrat d'Alain Prost pour la saison 1991 en cours et la saison 1992. Le triple champion du monde, qui détient alors le record de nombre de victoires en Formule 1, est licencié du jour au lendemain comme un malpropre. Comment est-on arrivé là ?

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Un blason à redorer

L'intéressé apprend la nouvelle alors que se profile le dernier grand prix de la saison, à Adelaïde en Australie. Prost envisage de contre-attaquer en justice  mais sur le plan sportif, c'est une impasse: il est à pied pour le GP d'Australie ainsi que pour la saison 1992 ! C’est l’acte final d’un partenariat parti sur les chapeaux de roues en 1990 et qui se termine d’une manière peu élégante.

Auréolé de son 3ème titre mondial acquis fin 1989 dans la controverse face à Ayrton Senna, le pilote français, épuisé et dégoûté par l’ambiance délétère qui s'est installée chez McLaren dans le contexte de rivalité exacerbée avec le brésilien, quitte sa "famille" de Woking. Lui qui fut longtemps la bête noire des tifosis, il arrive chez Ferrari en sauveur au sein d’une équipe en pleine restructuration après la disparition en 1988 d’Enzo Ferrari. Ferrari est sur une pente ascendante et n'a pas hésité à faire sa révolution en confiant les rênes techniques à l'anglais John Barnard.

Quand il entre au sein de la Scuderia, Alain Prost est perçu par certains comme l’homme providentiel qui allait redonner la gloire à l’équipe de Maranello après quasiment 10 ans de vaches maigres. Dès la première saison, en 1990, l'espoir est de mise. Prost et Ferrari sont dans le coup, avec 5 victoires pour le français qui dispute le titre à Ayrton Senna jusqu'au fameux grand prix du Japon qui se termine piteusement dans les sables du 1er virage après l'attaque "kamikaze" vengeresse et préméditée du brésilien. Même si le bilan 1990 apparaissait comme très encourageant et plein d'espoirs pour la suite, déjà les premières crispations en interne étaient apparues, notamment après le grand prix du Portugal où Prost avait reproché à Ferrari de ne pas donner des consignes claires en sa faveur face à son équipier Mansell, avec lequel les rapports étaient devenus exécrables, le français déclarant même dans la presse que "Ferrari ne méritait pas le titre".

1991, un long chemin de croix

Mais en 1991, ce fut bien pire. Le calice jusqu'à la lie. L’optimisme affiché durant l’intersaison, qui voit l’arrivée de Jean Alesi aux côtés du « professeur », fut rapidement refroidi par l’échec patent de la Ferrari 642. Cette monoplace n'est qu’une simple évolution de la précédente, et s'avère être complètement dépassée en performance comme en fiabilité par les McLaren et les Williams. Le début de saison est calamiteux, illustré symboliquement par une humiliante sortie de piste et un abandon de Prost avant même le départ dans le tour de formation du Grand prix de San Marin, sur une piste détrempée, sous les yeux ébahis des tifosis. Un épisode gênant qui ne va pas manquer d’attiser encore un peu plus les tensions entre Alain Prost et la presse italienne, « pro-Senna » dans l’âme, et dont les relations étaient de plus en plus orageuses. L’introduction de la Ferrari 643 à Magny-Cours vers la mi-saison améliore si peu les choses que Prost se résigne à jouer les places d’honneur tout au long de l’année, loin du duel Senna-Mansell. Un long chemin de croix...

A ce désastre sportif s’ajoutait une crise interne chez Ferrari, rongée par des luttes intestines de pouvoir. Prost obtint dans un premier temps la tête de Cesare Fiorio, débarqué à mi-saison. La Scuderia est alors confiée à un triumvirat constitué de Piero Lardi Ferrari (le fils naturel d'Enzo Ferrari) à la direction générale, de Claudio Lombardi (directeur de l'ingénierie de l'équipe de rallye Lancia) aux opérations et de Marco Piccinini, chargé de la gestion des pilotes et des commanditaires. La restructuration n'y fera rien et les luttes de clans pour avoir le leadership, achèvent de transformer la saison en "bérézina".

Prost y a aussi mis son grain de sel en essayant d'exercer une certaine influence politique au sein de la Scuderia et d’y jouer un rôle allant bien au-delà de son seul statut de pilote, mais il se heurta à des traditions et à des barrières qu’il n’avait pas connu au temps de la gloire chez McLaren. Autre temps, et autres mœurs. Aigri par le fiasco sportif et les manœuvres « politiques » de ce terrible panier de crabes, Prost se montra aussi de plus en plus cinglant dans la presse. Malgré tout, avec un contrat portant encore sur 1992 et l'appui répété de FIAT et de la famille Agnelli, il négociait la possibilité de jouer un rôle de « management » au sein de la Scuderia et donc d'aller au terme de son contrat.

Le "camion" de trop

Survient alors le GP du Japon 1991, qui fut le théâtre du 3ème titre mondial de Senna, une course que Alain Prost termine seulement à la 4e place, à plus d’une minute du vainqueur Gerhard Berger. A la sortie de sa monoplace, le français ne mâche pas ses mots, une nouvelle fois : « Je n'ai jamais conduit une voiture aussi mauvaise. Hier avec le plein d'essence, nous avons constaté que la direction se bloquait complétement dans les grandes courbes, c'est un problème mécanique très grave qui s'est amplifié au cours de la saison. Disputer un Grand Prix dans ces conditions est très éprouvant, je n'avais pas l'impression d'être un pilote de F1, car un bon chauffeur de camion avec de gros bras aurait pu faire aussi bien. »

Cette phrase un brin "provoc" est alors montée en épingle par la presse spécialisée transalpine qui s'offusque que Prost puisse comparer sa Ferrari à un camion ! Pouvait-il en être autrement ? Les médias transalpins instruisent déjà le divorce. Le Français est mécontent de voir ses propos une fois de plus déformés mais pouvait-il croire en une réaction différente ? Ces propos, jugés insultants par la direction de la Scuderia, vont servir de parfait prétexte à la liquidation tant méditée de la collaboration avec le champion français. Les juristes du groupe FIAT estiment que cette déclaration est une preuve du non-respect de contrat du champion français qui a terni l’image de marque de Ferrari. Après deux ans d'expérience, le dépit et la désillusion sont, chez Prost comme chez Ferrari, à la hauteur des folles espérances qu'avaient fait naître cette association. Le torchon brûlait depuis bien longtemps, le "camion" fut la petite goutte d'eau qui suffisait à faire déborder le vase. C'est donc par un simple communiqué et un renvoi pur et simple que l'aventure en rouge du Professeur prend fin.

Sans volant , Alain Prost se retrouve contraint de prendre une année sabbatique. Après avoir envisagé un temps de racheter l'écurie Ligier, il saisira finalement l'opportunité de prendre le baquet le plus convoité du moment, celui de la Williams-Renault délaissé par un Mansell frustré de son manque de reconnaissance et en partance vers l'Indycar. Une opportunié qui se concrétisera en 1993 par un 4ème titre mondial lors de l'ultime saison du Professeur.

Pour résumer

Le 29 octobre 1991, une bombe secoue les rédactions de presse : alors qu'il reste une course à disputer, la Scuderia annonce dans un communiqué très laconique qu'elle met fin avec effet immédiat au contrat d'Alain Prost pour la saison 1991 en cours et la saison 1992. Le triple champion du monde, qui détient alors le record de nombre de victoires en Formule 1, est licencié du jour au lendemain comme un malpropre. Comment est-on arrivé là ?

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