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Elle n’a jamais couru ép.15 : la March 2-4-0 à six roues

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Dans les monoplaces de Formule 1 bizarres, la Tyrell P34 à six roues fait assurément partie des premières. Mais, connaissez-vous cette March 2-4-0 qui a voulu améliorer le concept ? Elle n’a jamais couru.

La Tyrell P34 a été conçue durant la saison 1975. L’idée de départ de l’ingénieur Derek Gardner est de réduire la taille des roues à l’avant pour minimiser leur influence sur l’aérodynamique de la voiture. Problème de taille (c’est le cas de le dire), la réduction des roues entraîne, de fait, la réduction de l’adhérence en virage. Impensable d’engager une voiture sans adhérence à l’avant.

Le coup de génie de Gardner est de placer non pas deux roues directrices, mais quatre ! En 1976, la Tyrell P34 redonne des couleurs à l’écurie Tyrell Racing qui a un peu pâli depuis le titre de 1971. A son 3e grand-prix (elle débute en Espagne avec Depailler) dans les rues de la Principauté de Monaco, les Tyrell P34 terminent 2 et 3e derrière l’intouchable Lauda sur Ferrari. La P34 signera 9 podiums et surtout, une victoire en Suède. Le concept fonctionne ! Hélas, pour Tyrell, Goodyear ne veut plus fabriquer de pneus 10 pouces (13 pour les autres F1) spécifiques à l’écurie. En 1977, le développement des gommes est arrêté et la Tyrell n’avance plus.

Cela n’empêche pas Robin Herd, cofondateur et designer de l’écurie March, de croire en ce concept de voiture à six roues. Parenthèse, on retrouvera Herd chez Larrousse avec notamment la LH95 qui n’a jamais couru. Cela fait deux monoplaces qui n’ont jamais couru pour un seul homme. Fin de la parenthèse.

Améliorer le concept Tyrell

Donc, Herd regarde la Tyrell durant la saison 1976, ses réactions, son comportement, ses défauts, ses atouts. Dans les gros défauts de la P34, Herd estime que l’avantage tiré des roues 10 pouces à l’avant est perdu par les énormes boudins à l’arrière. Il faut dire que chez Tyrell, on utilise des jantes arrières de 24 pouces ! De plus, l’avant est trop lourd à cause de la « tringlerie » supplémentaire. Par conséquent, Herd arrive à la conclusion que la solution Tyrell n’est pas la bonne.

Pour éviter les défauts de la P34, Herd a l’idée de faire un double essieu, non pas à l’avant pour la direction, mais à l’arrière pour la propulsion. Surtout, il pense que six roues identiques sont la bonne solution pour ne pas avoir de déséquilibre entre l’avant et l’arrière. Les six roues feront toutes 16 pouces, dimension standard en F1.

L’écurie MARCH, c’est Mosley, (A), Rees, Coaker et Herd. Mosley, qui n’est pas encore Président de la Fédération Internationale Automobile (FIA), est convaincu par les plans de Herd. Mais March n’est pas une équipe fortunée. Après deux premières saisons 1970 et 1971 flamboyante grâce à Ronnie Peterson, March est retombée dans la fin du top 10 mondial. Les finances ne permettent pas de faire un prototype en bonne et due forme.

De quoi attirer les sponsors ?

Surtout qu’il faut prêter une attention toute particulière à la transmission. En effet, quatre roues motrices impliquent plus de pièces dans la transmission et donc plus de frottements. Il ne faudrait pas que ces frottements annihilent le gain du concept à six roues.

L’équipe de Herd va faire un petit miracle mécanique en adaptant le châssis de la 761 de 1976 et en bricolant la boîte Hewland qu’utilise March habituellement. Le V8 Ford est toujours de la partie. En bon communiquant, Mosley convoque la presse pour un premier essai. La voiture est vierge de sponsor, il n’y a que Goodyear et Champion, les deux partenaires de l’écurie.

L’idée de Mosley est d’attirer les sponsors. A cette époque, certaines sociétés n’hésitent pas à s’engager auprès d’écuries aux voitures « particulières ». Cela attire les caméras et les photos du monde entier. Autant être sur la photo non ? Pour ce premier test, de nombreux médias sont à Silverstone, le circuit « local » de l’écurie. Le circuit n’est qu’à 30 km de Bicester.

Ce premier test est un désastre. Mais officiellement…non. Personne n’a remarqué que la voiture n’est pas une quatre roues motrices, mais une simple propulsion. En effet, la partie ajoutée sur la boîte à vitesses ne résiste pas à la puissance du V8 Ford. En urgence, l’équipe désengage la partie ajoutée et procède aux tests.

La première fin de March Engineering

L’essai suffit à convaincre la branche sud-africaine du cigarettier Rothmans d’amener de l’argent à March. En échange, ils placent Ian Schekter, frère cadet de Jody Scheckter, futur champion du monde 1979 avec Ferrari. Ian n’a que 5 grands-prix en 3 saisons (dont trois fois son GP national sur le circuit de Kialami) mais est propulsé titulaire pour 1977 chez March.

L’écurie change son fusil d’épaule temporairement. La saison 1977 doit débuter prochainement et l’écurie se concentre alors sur le développement d’une version améliorée de sa 761 de 1976, la 761B. Le développement de cette dernière lancé, Herd se reconcentre sur la 2-4-0. Une nouvelle boîte est construite, modifiée en fonction des dégâts constatés sur la première boîte.

C’est donc Ian Scheckter qui se charge de ce second essai. Il pleut encore sur Silverstone en février lors du test, et gomme les performances de la voiture. On ne peut pas en tirer une grande conclusion, mais Herd est convaincu de la pertinence de son concept.

Hélas, les réalités économiques rattrapent tout cela. March doit se concentrer sur sa saison avec la 761B, puis la 771 (les 5 derniers GP) et n’a plus d’argent à consacrer à la March 2-4-0. Elle fait une dernière apparition à Spa. Quant à March, elle traverse cette saison 1977 comme elle peut. Elle n’aligne qu’une seule voiture, n’est pas officiellement engagée pour le classement mondial et Scheckter n’est pas son frère. Il ne décroche aucun point et arrête sa fugace carrière en F1. L’écurie March part également de la F1. Elle ne reviendra qu’en 1981 pour 3 saisons fiasco.

Un concept interdit au début des années 80

On ne saura jamais si cette March à quatre roues motrices aurait pu briller en Formule 1 avec des finances. Il aurait fallu pouvoir alléger la voiture tout en la fiabilisant. Elle ne sera pas la dernière tentative de F1 à six roues. Mais, la FISA mettra fin à tout cela en interdisant les 4 roues motrices dans son règlement. C’est l’époque pendant laquelle Balestre impose son autorité en interdisant tout un tas d’inventions qui permettaient d’aller plus vite (jupes, effet de sol, garde au sol relevée, etc.).

Pour l’anecdote, une partie arrière de 2-4-0 (adaptable sur tous les châssis March) sera montée sur un châssis de 771 (celle de la fin de saison 1977). La voiture est engagée en course de côte et remporte plusieurs courses en Angleterre (voir au-dessus).

Mais, la voiture avait beau avoir une traction potentiellement supérieure, elle avait aussi des inconvénients. Un peu plus étroite que les F1 de l’époque, la March 2-4-0 est bien plus longue. Il faut bien caser les deux essieux arrières. Aussi, la voiture n’est pas des plus agiles dans les parties sinueuses. Par contre, l’aileron arrière plus reculé reçoit un air moins perturbé et surtout moins chaud (l’air chaud est moins dense donc moins intéressant pour l’appui).

Au fait, pourquoi 2-4-0 ? Pour 2 roues directrices, 4 roues motrices, 0 roues « traînées » en notation de Frederick Methvan Whyte pour les locomotives. Herd était-il fan de trains ?

Une March 2-4-0 est exposée au Musée Louwman à La Haye aux Pays-Bas. Une deuxième, orange, s’aligne régulièrement lors de courses classiques, le HSCC (Historic Sports Car Club) à Silverstone aux mains de Jeremy Smith.

Pour comparaison, une March 761B de 1977

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11 Commentaires sur "Elle n’a jamais couru ép.15 : la March 2-4-0 à six roues"

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Zak
Invité
Ce concept 2-4-0 a été mieux exploré par Williams avec la FW07E (*) et la FW08D (*). Il y une certaine confusion sur les appellations des Williams six roues parfois référencée comme FW07D et FW08B. La FW08 a été pensée dans l’optique d’une version 6 roues dès l’origine. La FW08 4 roues a « hérité » du châssis monocoque court prévu pour la 6 roues ce qui explique son empattement très court. La Williams FW08D (nom de code) châssis FW08-01 avait réalisé des temps très compétitifs lors d’essais réalisés en été 1982 qui ont entrainé l’interdiction par la FiA des six roues… Lire la suite >>
gigi4lm
Invité

Trop long, non
Bien documenté, oui

gigi4lm
Invité

Je ne me souvenais pas de celle là.
Quitte à aller au bout du concept dommage qu’il n’est pas tenté une 4-4-0 😀

Akouel
Invité

Je ne la connaissais pas cette March ! Je ne me souvenais que de la p34 comme f1 à 6 roues !

MINI_Stig
Invité
« Il faut dire que chez Tyrell, on utilise des jantes arrières de 24 pouces ! » On parle bien de la largeur des jantes et non de leur diamètre ? (car il me semble que ça restait du 13″). J’aimerais bien voir aujourd’hui ce que ces F1 seraient vraiment capables de donner. La version étudiée par Williams était apparemment vraiment performante, surtout la version dépourvue d’aileron arrière qui était à l’étude tant les tunnels venturi généraient de l’appui. Le gain aéro avec ces 4 petites roues arrière était tel que cela compensait le déficit de puissance du V8 Ford DFV face… Lire la suite >>
Invité
Heureuse époque où l’on pouvait tenter des idées originales ( Lotus double chassis, Brabham  » aspirateur » , Tyrrell ou MARCH à 6 roues, Renault et son turbo, moteurs à 4, 6,8,12 voire 16 cylindres, 4 roues motrices,etc…). L’époque avait ses défauts, avec des voitures sans aucune sécurité passive . Aujourd’hui tout est normé, quasiment incompréhensible pour qui n’est pas spécialiste, et le résultat ? Heureusement que quelques pilotes arrivent à pimenter les courses, sinon ce serait bien triste. Mais ils se font rappeler à l’ordre 2 fois sur 3. Alors autant passer à la solution Indycar, le même chassis pour… Lire la suite >>
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