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Chine: les liaisons dangereuses de Brilliance avec la politique

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Au Mondial de Paris 2008, vous avez pu découvrir le constructeur chinois Brilliance. Pourquoi est-ce lui -et pas l’une des 1001 autres marques « pures »- qui tente sa chance en Europe? Pourquoi est-il ensuite tombé si rapidement? La récente disgrâce de « l’ex-futur » Bo Xilai est l’occasion de délier les langues. D’où un nouveau regard sur ce constructeur et les années 2000-2009…

Introduction

Commençons par poser le décor. Le Liaoning est une province au nord-est de la Chine. A la fin du XIXe siècle, les aciéries poussent comme des champignons, en faisant le cœur industriel du pays.
Pendant des années, Russes et Japonais se battent pour le contrôle de cette région économiquement stratégique. A la fin de la deuxième guerre mondiale, Mao Zedong doit user de diplomatie pour la rattacher à la Chine (les soviétiques voulaient en faire un protectorat.)

Mais à la fin des années 80, l’heure n’est plus aux aciéries et à l’industrie lourde. En quelques années, nombre d’entreprises d’état sont démantelées ou « mise en sommeil ». Le Liaoning, naguère prospère, n’est plus qu’un champ de friches industrielles.

De Jinbei à Brilliance

Compte tenu de son statut de région défavorisée, le Liaoning est prioritaire pour les projets de développement.

En 1989, le gouvernement donne donc son feu vert à Jinbei. A partir de 1991, il produit des Toyota Hiace plus ou moins sous licence.

Officiellement, tout va très bien et en 1995, Jinbei se félicite de sa certification ISO 9001.

En pratique, le fonds d’investissement public qui pilote le constructeur manque d’expérience dans la gestion d’entreprise.

Il fait donc appel à un homme d’affaires, Yang Rong.

Zhang Guoguang, alors gouverneur du Liaoning, sait se montrer arrangeant. Yang récupère pour 450 millions de dollars d’actions, au prix de 250 millions de dollars… Avec un chèque signé au nom de sa femme.

Yang transforme Jinbei, qui devient l’un des leaders chinois du minivan.

En parallèle, il veut se lancer dans l’automobile. A la fin des années 90, toutes les grandes entreprises chinoises rêvent de voiture.
Néanmoins, là où les autres veulent construire des citadines low-cost, Yang veut faire dans le premium. Pour sa berline Zhonghua (un jeu de mot avec Zhonguo – « Chine » en V.O. -), il exige un design Giugiaro, des équipements TRW, des pneus Michelin et une conception par Porsche Design.

En 2001, les premières berlines Brilliance/Zhonghua sortent de chaine.

Pour se mettre à niveau, Yang veut tisser des partenariats avec des constructeurs. MG-Rover, qui cherche cruellement à grandir, se montre très intéressé.
Même si le deal signifie que Brilliance va chercher à capter le savoir-faire de MG-Rover.

Bo Xilai

En 2001, Zhang Guogang est soupçonné d’escroquerie. Il est d’abord muté du gouvernorat du Liaoning à celui de l’Hubei. Puis, face à la grogne, il est mis en examen.

Bo Xilai est le maire de Dalian (ex-Port Arthur.) Il intrigue avec succès auprès du président Jiang Zemin pour pousser sa candidature.
Bo Xilai est le fils de Bo Yibo, ministre de l’économie sous Mao.

A 52 ans (un âge juvénile dans le paysage politique chinois), il est surnommé le « Kennedy chinois » pour son volontarisme. Partisan de réformes économiques, il lui arrive même d’organiser des votes au suffrage universel à Dalian.

En deuxième noce, il a épousé la photogénique Gu Kailai. Avocate d’affaire, elle se vante d’avoir fait plié un tribunal US qui accusait une entreprise chinoise de contrefaçon.

Gu raconte sa vie dans Comment gagner un procès aux USA, qui devient un best-seller. Il est adapté sous la forme d’une série à l’eau de rose, de quoi rendre le couple ultra-populaire.

Gu est aussi la part sombre du couple. Si Bo fait la chasse à la corruption, c’est pour mieux aider Gu à placer ses propres pions. Très habile, Bo se rapproche de Wu Jintao (qui devient président en 2002) et Gu en profite pour mener des business.

Entre Bo et Yang, le courant ne passe pas.

Bo a horreur qu’on lui dise « non » et officiellement, il a des divergences de vues sur la gestion de Brilliance.

En fait, la raison du clash est plus frivole. En effet, Yang ne veut pas que Bo utilisent les fonds de Brilliance pour payer la prépa à Oxford de son fils, Bo Guagua!
D’autant plus que là-bas, Bo junior est plus célèbre pour ses virés en Ferrari et ses fêtes que pour ses carnets de notes…

Quoi qu’il en soit, Yang est disgracié. Ses parts de Jinbei sont nationalisés de force et l’homme est poursuivi pour fraude.

Il tente vainement de plaider sa cause. Mais Bo a cadenassé le système judiciaire du Liaoning. Du coup, Yang s’enfuit aux USA.

Le dommage collatéral de cette affaire, c’est la rupture des négociations avec Rover. Au grand dam du constructeur Britannique.

Montée…

Bo remplace Yang par Qi Yumin. Sa principale qualité est d’être plus complaisant que son prédécesseur…

Bo a des rêves de grandeurs. Il veut faire du Liaoning le « Hong-Kong du nord ». L’occasion pour Gu de prélever sa dime sur les futurs projets…

BMW cherche un partenaire industriel chinois. En théorie, le choix est limité aux quatre constructeurs étatiques (BAIC/BAW, DongFeng, FAW et SAIC.) Grâce aux contacts haut-placés de Bo,  Brilliance décroche la timbale.

D’où la naissance de BMW-Brilliance, en 2004.

Brilliance se doit d’exporter pour grandir.

En 2006, le constructeur signe un accord (très symbolique) pour pouvoir vendre en Allemagne. Avec la bénédiction du nouveau ministre de l’économie… qui n’est autre que Bo Xilai.

Une fois ministre, Bo a du céder son poste de gouverneur du Liaoning.

Néanmoins, sa femme et lui ont encore de nombreux intérêts dans la région.

Ils esquissent donc un plan de développement ambitieux pour Brilliance.
D’une part, il va exporter dans toute l’Europe et aux Etats-Unis. De 2007 à 2009, il fait la tournée des salons occidentaux. En parallèle, le constructeur étoffe sa gamme: berline moyenne BS4, compacte BS2, coupé BC3, BS4 break…
Brilliance commence même à construire ses propres moteurs (jusqu’ici, il s’approvisionnait chez Mitsubishi.)

Descente

L’année 2009 est une douche froide.

A cause de ventes décevantes et de nombreux retards, l’importateur Européen fait faillite. Son homologue aux Etats-Unis s’évapore.

Le tremblement de terre dans le Sichuan (gros consommateur de pick-up bas de gamme) est un coup dur pour la filiale Mianyang-Jinbei.

En prime, le marché chinois connait une contraction inédite. Les invendus s’accumulent en concession.

Qi atteint vite ses limites. Il est licencié.

Jinbei croule sous les dettes. Il songe à liquider Brilliance/Zhonghua. En conséquence, les cadres-dirigeants s’enfuient préventivement.

Heureusement que Brilliance-BMW connait une forte croissance. Sans quoi, Jinbei aurait probablement disparu fin 2009…

Et Bo? Il est aux abonnés absents.

Il a été nommé maire de Chongqing (un moyen de l’éloigner un peu du Liaoning.) De toute façon, il s’est trouvé une nouvelle source d’argent de poche: le club de football de Dalian-Shide!

Epilogue

En décembre 2009, le fond Huachen Holding reprend le groupe.

Après deux années de flou, le constructeur recommence à se développer. Même si ses rêves d’expansion internationale sont loin.

Crédits photos: Brilliance, sauf photos 2 et 7 (région du Liaoning), photos 13 et 17 (BMW) et photo 18 (Shide F.C.)

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4 Commentaires sur "Chine: les liaisons dangereuses de Brilliance avec la politique"

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IS-F
Invité

La voiture rouge a l’air d’être pas mal dans la photo…..c’est peut-être la plaque d’immatriculation allemande qui fait penser à la qualité…..bon, autrement l’article est très intéressant.

tomica
Invité

Tres bon article! Merci JJO

captiva
Invité

Article de JJO, 6 ème ligne, première « inexactitude » (pour ne pas dire plus).

Le Liaoning est au Nord-Est, pas au Nord-Ouest…

Ben
Invité

Article excellent ! Très informatif.

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