Accueil Alpine Carlos Ghosn lave-t-il plus blanc que blanc ?

Carlos Ghosn lave-t-il plus blanc que blanc ?

2791
42
PARTAGER
Carlos Ghosn lave plus blanc que blanc

Depuis qu’il a retrouvé la parole publique en s’enfuyant du Japon pour le Liban, Carlos Ghosn a multiplié les entrevues. Le point commun entre toutes ? Il s’est présenté en victime mais surtout en héros tenant l’Alliance à bout de bras. Mais qu’en est-il réellement ?

Pendant toute sa détention au Japon, nous n’avions pas eu la possibilité d’entendre la version de l’accusé Ghosn. Seul ce que laisser paraître les procureurs, et Nissan, avec l’aval du parquet, nous était conté. N’avoir qu’un son de cloche est étrange pour nous qui sommes habitués à entendre les deux parties d’une affaire dans les médias.

Puis vint la rocambolesque évasion/fuite vers le Liban, via la Turquie. Ceux qui ont participé à cette « barbouzerie » sont inquiétés par la justice turque et japonaise. Mais, Ghosn est libre lui.

Libre dans un pays qui a décidé qu’il ne pourrait pas le quitter (bien pratique pour ne pas avoir à répondre à la demande d’extradition éventuelle du Japon) et qui a accepté que Carlos Ghosn se mette en scène dans une conférence de presse internationale. Exercice de com’ que maîtrise parfaitement cet « animal de communication ».

Louis Schweitzer, le véritable artisan de l’Alliance

Durant cette conférence, Monsieur Ghosn n’a pas hésité à se mettre en avant et à expliquer que sans lui, pas d’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi. Il est vrai que c’est sous son « règne » que Renault a sauvé Nissan, et que les deux partenaires, trois avec Mitsubishi plus récemment, sont devenus numéro un mondial en volume de voitures vendues sur un an.

C’est un peu vite oublier le rôle déterminant de Louis Schweitzer dans l’histoire. En effet, c’est le patron de Renault de l’époque qui lance les prises de participation dans différents concurrents, recrute Carlos Ghosn. Il charge Ghosn de redresser Nissan, en faillite. C’est aussi lui qui a l’idée de l’Alliance, façon habile de ne pas vexer les Japonais qui se sont fait racheter et de parler de coopération.

D’ailleurs, l’an dernier, Louis Schweitzer donnait son avis sur l’Alliance. Doit-elle déboucher sur une fusion ? « Je ne le pense pas. Je suis convaincu que dans vingt ans l’alliance existera toujours. Il y aura peut-être des modifications de forme, peut-être y aura-t-il de nouveaux partenaires. Mais je pense que cette alliance, aujourd’hui un des tout grands du monde, le sera encore dans vingt ans ».

La difficile question de la succession

Le principal péché d’orgueil de Carlos Ghosn, est d’avoir repoussé sa succession année après année. Il a « usé » Carlos Tavares qui se voyait « calife à la place du calife ». Philippe Varrin y verra une opportunité et le fera venir chez PSA Peugeot Citroën, avec le succès récent que l’on sait.

Ghosn, de son côté, a joué la carte du « diviser pour mieux régner ». En divisant le poste de Directeur Général en deux, pour ne pas qu’un successeur n’émerge. La politique de la terre brûlée ne fonctionne qu’un temps. Aussi, il a fini, sous la pression du gouvernement français, mais aussi nippon, de se choisir un successeur pour Renault, mais aussi Nissan. Ce seront Thierry Boloré et Hiroto Saikawa.

Sauf que finalement, ces successeurs n’ont pas donné satisfaction et ont été soit démissionné, soit ont démissionné. Désormais, Carlos Ghosn se défend d’avoir choisi ces personnes. Et de rejeter la faute sur le Conseil d’Administration. C’est vrai que théoriquement, le CA nomme les Directeurs Généraux. Mais, tout le monde sait que le CA faisait encore tout ce que demandait Carlos Ghosn. Se dédouaner d’avoir recruté les mauvaises personnes, ce n’est pas trop fair play.

Après lui le déluge ?

Le fait de ne pas avoir, ou mal, préparé sa succession est l’un des griefs qui a été mis en avant par Nissan. En plus de cette « non-succession », il y a aussi le fait d’avoir fait régner la « terreur » en interne, mais aussi d’avoir eu une politique expansionniste à tout crin. Cette tactique a porté ses fruits avec la première place mondiale devant Toyota ou la galaxie Volkswagen. Cependant, selon Saikawa et d’autres responsables de Nissan, cela a créé un géant aux pieds d’argile.

Résultat, on se retrouve avec deux interprétations d’une même situation. Depuis le départ forcé de Ghosn, l’Alliance bat de l’aile et Nissan vacille. Carlos Ghosn explique « Ils ont voulu tourner la page Ghosn et ils ont réussi car il n’y a plus de croissance, plus de stratégie, plus d’innovation ».

Il oublie un peu vite que si l’Alliance a touché son climax en 2017, c’est au détriment d’une vision long-termiste. Sur certains marchés, la recherche du volume à tout prix a justement été faite à coup de rabais mettant à mal la rentabilité. On pourra citer Nissan aux USA, mais aussi Datsun, ou autre.

D’ailleurs, les cours de bourse de Nissan, comme de Renault, ont débuté leur lente descente alors que Carlos Ghosn était toujours en poste. S’ils ne sont qu’un reflet parmi d’autres de la bonne ou mauvaise santé  d’une entreprise ou d’un groupe, ils sont l’un des symptômes à prendre en compte. Il est vrai que depuis l’arrestation de Ghosn, les deux cours de bourse ont continué de dégringoler.

Une alliance en danger

Il est vrai que, pendant longtemps, Carlos Ghosn a été l’incarnation de l’Alliance Renault-Nissan. Cette coopération ménageant la filiale Nissan face à la maison mère Renault a intrigué dans le monde de l’automobile. Mariage de la carpe et du lapin pour certains, « dictature » pour d’autres, miracle permanent ou numéro d’équilibriste, l’Alliance a réussi pendant des années à avancer, grâce (ou à cause) du potentat de Monsieur Ghosn.

Depuis son arrestation au Japon, Carlos Ghosn a été remplacé par Jean-Dominique Sénard qui est plus dans le consensus et la discussion. « L’Alliance ne fonctionnera pas sur des règles de consensus. Ils se trompent » assène Ghosn. Pourtant, en interne, cette coopération apaisée voulue par la nouvelle direction semble avoir nombre d’adeptes.

Il faut dire que bien que les synergies techniques sont nombreuses, il semble des fois aberrant que certaines synergies ne soient pas mises en place. Par exemple, dans l’électrique. Renault et Nissan font totalement bande à part. D’un côté la Nissan Leaf, avec son usine à Sunderland, des batteries assemblées en interne avec des piles 18650 NEC alors que la Renault Zoe utilise des batteries assemblées par LG Chem.

Nissan a changé son fusil d’épaule depuis. Mais, il n’y a toujours aucune synergie entre la compacte nippone et la citadine française. On pourrait penser que Nissan et Renault auraient fait technologie commune. Que nenni.

Bilan mitigé qui commence à se voir

Pour autant, tout n’est pas noir, tout comme tout n’est pas aussi blanc que Carlos Ghosn voudrait le faire croire. Chez Renault, sous sa férule, la gamme a été entièrement renouvelée et une cohérence de gamme a été créée avec Laurens van den Acker à la baguette du design. Ceci, avec le succès de Dacia (merci Louis Schweitzer là encore) fait que Renault a su rebondir ces dix dernières années.

En revanche, à l’inverse de Peugeot, Renault n’a pas misé autant sur la montée en gamme du « mix produit ». Le volume plutôt que la valeur. On peut toutefois souligner que Clio 5 et Captur 2 semblent traduire la volonté de changer cela.

Enfin. Parlons aussi des ratés que sont l’Espace, la Talisman par exemple. Certes, ces véhicules sont sur des marchés peu porteurs en ce moment. Mais, le Kadjar, lui, est sur le marché en vogue des crossovers/SUV. La comparaison avec le Peugeot 3008 ou même le Nissan Qashqai fait mal. Le Peugeot – tout comme le cousin le Nissan Qashqai – s’écoule à 200 000 exemplaires en Europe sur 2019, tandis que le Renault atteint péniblement les 110 000 unités.

Rajoutons le partenariat avec Daimler-Mercedes qui bat sérieusement de l’aile après 10 ans. Ou même l’affaire des vrais-faux espions qui a coûté leur carrière chez Renault à plusieurs personnes dont le numéro 2 de l’époque, Patrick Pélata. Sans oublier la triste série de suicides au Technocentre.

On peut même évoquer le retour en Formule 1 très « petit bras ». Là où les grosses écuries mettent 300 à 400 millions d’euros par an sur la table, Renault a décidé de revenir avec moins de 200 millions d’euros. Pourtant, une victoire en F1 et/ou jouer les premiers rôles, c’est une énorme page de publicité mondiale. Et que dire du retour de Nissan aux 24 Heures du Mans, d’abord avec la Delta Wing, puis la Zeod RC qui ne donnera rien, pas plus que la GT-R LM Nismo catastrophique ?

Aussi, l’Alliance a visiblement été un écran de fumée pour masquer des relations exécrables entre les deux groupes. Une fois supprimé de l’équation celui qui faisait la fumée, la réalité saute au visage. Il va falloir que Jean-Dominique Sénard déploie des montagnes de discussions, de diplomatie pour rabouter les liens distendus.

Et FCA dans l’affaire ?

Carlos Ghosn indique que si Nissan a cherché à le faire tomber, c’est parce qu’il voulait resserrer les liens entre Nissan et Renault, conduisant à une quasi-fusion « indétricotable ». Mais aussi parce que FCA entrait dans la danse, directement avec Renault.

Durant la conférence, Carlos Ghosn a dit : « J’étais en contact avec FCA, nous avions un excellent dialogue. Et j’avais un rendez-vous en janvier ». Si un tel « deal » avait été conclu, Nissan aurait eu un partenaire plus gros que lui en face et n’aurait plus pesé autant au sein de l’Alliance. Ghosn sous-entend ainsi que Nissan s’est arrangé pour faire capoter la fusion avec FCA. On le sait, depuis, FCA s’est rabattu sur PSA Peugeot Citroën.

Pour autant, de nombreuses sources internes s’accordent à dire que s’il y avait peut-être une rencontre de prévue, rien n’était initié, pas même les études sur les synergies possibles. En revanche, il est vrai que depuis que FCA discute avec PSA, Renault semble fragilisé.

Que penser de tout cela ?

Il n’est, ici, pas question de se faire juges. Déjà parce que ce n’est pas notre rôle, mais aussi parce que personne n’a toutes les pièces en main pour le faire. Néanmoins, on peut rester critique envers l’un comme l’autre dans cette affaire : critique envers un système judiciaire que beaucoup ont découvert avec cette arrestation, critique envers Nissan qui a visiblement dépensé sans compter pour trouver des « preuves », mais aussi critique envers un Carlos Ghosn qui s’est mis en scène au Liban, en se présentant comme le sauveur de l’Alliance sans qui tout ira à terre.

S’il a été un grand dirigeant de Renault, de Nissan, et de l’Alliance, Carlos Ghosn a sans doute sous-estimé – volontairement ou non – l’après-Carlos Ghosn. Et cela, Nissan comme Renault sont en train de le payer actuellement.

Carlos Ghosn de son côté ne devrait pas être jugé par le Japon. En effet, le système judiciaire nippon ne connait pas la contumace, cette pratique qui permet de juger quelqu’un en son absence. Greg Kelly, lui, a avoué et devrait être jugé/condamné. Le Japon et Nissan auront beau jeu de présenter aussi cela comme le procès du système Ghosn. Carlos Ghosn de son côté aura beau jeu de se présenter comme non condamné, et victime d’un acharnement judiciaire.

Epilogue ?

A contrario de ce qui a filtré dans les médias au moment de la fuite de Carlos Ghosn, le Liban n’attend pas Ghosn comme un sauveur. Le pays est en proie à une révolte d’une partie de la population envers sa classe dirigeante en place depuis trop longtemps selon eux. Fin octobre 2019, le Premier ministre Saad Hariri a démissionné, sous la pression de la rue. Son successeur, Hassan Diab, a été désigné le 19 décembre mais n’a toujours pas formé de gouvernement.

Pour la rue, Carlos Ghosn n’est qu’un symbole de plus d’une société des « élites » hors-sol. Après tout, il est millionnaire au milieu d’une population plutôt pauvre.

Carlos Ghosn a décidé d’attaquer Renault devant les prud’hommes pour faire valoir ses droits. Si le volet japonais pourrait ne pas avoir de fin concernant Carlos Ghosn, le ou les volets français pourraient rebondir. A moins que tout le monde trouve un intérêt à enterrer tout cela et passer à autre chose très rapidement.

Illustration : T. Emme / Leblogauto.com

Poster un Commentaire

42 Commentaires sur "Carlos Ghosn lave-t-il plus blanc que blanc ?"

Notification de
avatar
Trier par:   plus récent | plus ancien | plus de votes
Mwouais
Invité

Oh ! Voici un papier qui semble neutre et plutôt chargeant sur Ghosn.

Voilà qui est courageux et qui va faire réagir…

Pour ma part et sans avoir testé les produits, je ne changerais pas un Senard par deux Ghosn cher monsieur (et de serrer mon baril de Senard dans mes bras).

ZZeria
Invité
On peut ajouter la prise de controle d’avtovaz et les parts de marché russe, le succès au Bresil ou en Inde…. Mais ceci ne se voit pas d’Europe. Le lancement de la voiture électrique très tôt donne une connaissance et une compétence chez Renault que d’autres non pas (VW et son ID3…) Certes le projet d’alliance a été fait par Schweitzer mais c’est Ghosn qui a redressé Nissan pendant ce temps et convaincu les japonais… Oui il y a toujours des ratés et des mauvais choix sur le plan produit mais une entreprise qui ne tente rien est morte. Sinon… Lire la suite >>
pat d pau
Invité

avtovaz, bresil, inde.. oui on parle de Dacia et de gerard detourbet. Dacia c’est pas ghosn. c’est Schweitzer pour l’idée initiale et Detourbert pour la mise en pratique. la Kwid c’est Detourbet contre Ghosn. bcp connaisse tres mal qui travail en interne chez renault car en lisant les journaux il y a peu d’info.

robert
Invité

le Brésil ce n’est pas Ghosn mais Schweitzer en 1998

Gilles L.
Invité

Très intéressant article. Même s’il est à charge sur Carlos Ghosn, il résume bien les faiblesses de l’Alliance nées de la recherche de suprématie de chacun des acteurs au moment du passage de témoin. C’est la conséquence logique des égos surdimensionnés qui règnent dans ces grands groupes (et pas seulement chez Renault ou Nissan).

SGL
Invité

Enfin, pour le Kadjar, c’est l’histoire ceux qui voient toujours le verre à moitié-vide et ceux qui voient toujours le verre à moitié-plein.
En effet, le premier Koleos faisait 22 K au mieux par an, tandis que le Kadjar fait au mieux 130 K et se vend encore 5 X mieux dans le pire des cas !
…à relativiser, surtout que la concurrence interne du Scenic est toujours forte.

SGL
Invité

5 x fois mieux même dans le pire des cas… c’est un échec chez vous ?
En revanche, rien n’est dit sur la Megane pourtant bien plus récente de la 308, qui se vend nettement moins !
Moi directeur de Renault, je serais relativement satisfait du kadjar, mais très déçu de la Megane.

Mwouais
Invité

Si je suis d’accord avec toi sur la Mégane, tu relèves 2 problèmes du Kadjar : des chiffres mieux qu’un flop du précédent, c’est pas encore le niveau d’un 3008 et la concurrence interne qui descend le nombre de ventes du Scenic qui était le fer de lance.

Bilan mitigé, non ?

Surtout, le Scénic a perdu son image de monospace intelligent. Le Koleos situé au-dessus est de plus aussi un faible coco pour les ventes.

Bilan vraiment mitigé, non ?

SGL
Invité
Moui mitigé, mais pas catastrophique…Pourquoi : Plus de 3.7 millions de voitures avec une gamme au 3/4 en fin de vie. Un Koleos2 qui se vend moyennement, mais presque autant que l’ancienne en changeant radicalement de segment ! Et nouveau dans la gamme Renault, c’est donc un modèle qui se rajoute ! Alors oui le Scenic se vend 3 fois moins que la belle époque (2000) et le Kadjar ne rattrape pas le déficit, mais le problème de Renault est que le 3008 est un succès historique digne des succès des 205 et 206 et donc totalement imprévu (le double… Lire la suite >>
r.burns
Invité

On n’apprend strictement rien dans cet article…

wpDiscuz