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30 ans déjà : la trajectoire brisée de Philippe Streiff

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Si, depuis de nombreuses années, Alessandro Zanardi impose le respect pour sa formidable rage de vivre et sa capacité à surpasser les terribles séquelles de son accident, un autre ancien pilote traverse depuis plus longtemps encore cette épreuve et suscite tout autant l’admiration : Philippe Streiff.

Rio, le drame

15 mars 1989. A quelques semaines de l’ouverture de la saison, plusieurs équipes de F1 sont présentes sur le circuit de Jacarepagua pour des plusieurs journées d’essais privés organisés par Goodyear. L’écurie varoise AGS est un peu le petit poucet du paddock avec des moyens dérisoires, mais elle compte sur le talent de son pilote fétiche, Philippe Streiff. S’étant fait remarquer, déjà avec AGS, en F2 et en F3000, le pilote isérois a débuté en F1 en 1984 avec Renault puis a couru chez Ligier et Tyrrell. Rapide, il a réalisé quelques belles performances, dont un podium au grand prix d’Australie 1985 et un exploit au Canada en 1988 où avec sa modeste AGS-Cosworth, il s’était battu contre la Lotus de Nelson Piquet pour la 4e place.

Sur le circuit brésilien, Streiff s’élance pour sa dernière journée d’essais, avant d’être relayé par son équipé Joachim Winkelhock. AGS teste de nouvelles roues. Vers 11 heures, dans le virage de Suspiro, la monoplace, victime d’une rupture de la suspension arrière-gauche, devient incontrôlable et quitte brutalement la piste. Lancée à plus de 220 Km/h, l’AGS décolle sur un vibreur, passe par-dessus le rail de sécurité et part en tonneaux en transperçant les filets de protection. La voiture s’est désintégrée et l’arceau de sécurité a lâché. Steiff, conscient, est incapable de bouger. Mais c’est là que le pire survient : totalement inexpérimentés et sans formation médicale, les commissaires de piste brésiliens, dépourvus de coquilles spécifiques pour immobiliser le dos, extraient sans précaution le Français de la carcasse de son AGS. Ils lui retirent son casque alors qu’il est encore attaché au cockpit puis le placent sur un brancard avec une simple minerve. L’ambulance n’arrive qu’au bout d’une demi-heure. Les images de son évacuation vers la clinique, qui illustrent l’amateurisme des secours, sont accablantes.

L’état du cockpit laisse entrevoir la violence du choc

Diagnostiqué à la hâte sur place, Philippe Streiff souffre en réalité d’une double luxation de la colonne vertébrale et d’une neuvième vertèbre dorsale écrasée. Il doit être opéré de toute urgence dans une clinique de Rio réputée pour le traitement des lésions graves, mais subit le calvaire d’un transport chaotique suite à un incroyable concours de circonstances : le pilote d’hélicoptère originaire de Sao Paulo ne connaissait pas le lieu de la clinique, ne peut se poser à l’hôpital à cause de grèves de contrôleurs aériens et finit par atterrir sur une plage. C’est dans une simple ambulance empruntant des routes en piteux état que Philippe Streiff atteint la clinique. La moelle épinière est très gravement atteinte et malgré une intervention chirurgicale, le verdict sera sans appel quelques semaines plus tard: tétraplégique, il restera paralysé à vie.

Polémique

Cet accident dramatique et les conditions lamentables de l’intervention des secours mettent de nouveau en lumière les graves déficiences existant sur de nombreux circuits en matière de sécurité, qu’il s’agisse des infrastructures de la piste en elle-même ou des installations de secours d’urgence. Malgré l’interdiction des turbos, les voitures ont fait en quelques années des progrès fulgurants en performance mais les installations sur les circuits n’ont pas suivi. Les dégagements sont inadaptés, quand ce ne sont pas simplement de vulgaires bandes d’herbe qui séparent la piste des rails ou des murs. D’ailleurs, la F1 ne reviendra plus à Rio après l’édition 1989, laissant place à un Interlagos rénové.

La FISA se réunit en avril pour améliorer la sécurité des monoplaces, notamment au niveau des arceaux de sécurité, et instaurer une commission de contrôle sur les circuits. Toutefois, beaucoup de voix s’élèvent pour fustiger l’inertie et le manque d’anticipation des autorités. La mort d’Elio De Angelis au Castellet en 1986 aurait déjà du entraîner une réaction, mais en vain. Quelques jours après le drame de Rio, Alain Prost et l’épouse de Philippe Streiff soumettent un projet de construction systématique, sur tous les circuits officiels, d’antennes chirurgicales afin de prendre en charge le plus rapidement possible les blessés graves.

Il faudra pourtant un autre drame pour que les incantations et les promesses se transforment en actions concrètes. Suite au terrible accident de Martin Donnelly à Jerez en 1990, grièvement blessé aux jambes après qu’il ait été éjecté suite à la dislocation de sa Lotus contre un rail, la sécurité des F1 sera renforcée et les infrastructures de sécurité sur les pistes commenceront à être modifiées.

Reconstruction

Pour Philippe Streiff, la reconstruction est venue. Son drame personnel fut le déclencheur d’une seconde vie, consacrée entre autres à la prévention routière et à la sécurité. N’abandonnant pas sa passion pour la compétition, il ouvre une piste de Kart indoor en 1991 puis lance en 1993 les fameux Masters Kart de Paris-Bercy, dont l’édition inaugurale restera dans toutes les mémoires pour avoir offert au public l’ultime affrontement en piste entre Ayrton Senna et Alain Prost. Philippe Streiff se consacre aussi depuis de longues années au Handicap, à travers de nombreuses missions ministérielles.

 

Image : wikimedia commons

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3 Commentaires sur "30 ans déjà : la trajectoire brisée de Philippe Streiff"

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robert
Invité

J’étais à spa pour le gp, en 85 je crois. Et à l’initiative de prost ,les pilotes ont refusés de rouler, pour cause de revetement de la piste inadapté. J’étais furax ,je ne fus par remboursé. Mais l’argent s’oublie, la vie avant tout.

ART
Invité

Excellent article, sérieux et solide !

lataupe2B
Invité

Bel article. Merci pour Philippe Streif. Cet accident a fait évoluer la sécurité. Et quand on voit qu’un Charlie Whiting n’est pas foutu d’arrêter une course avant d’envoyer un engin de chantier aux abords du circuit on se dit l’incompétence est dangereuse.

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