Les projets de fin d’études en design automobile ressemblent souvent à des exercices de style sagement calibrés pour convaincre un jury. Jaeun Park a suivi une autre logique. Son projet de master, qu’il a baptisé Vision Timeless, part d’une tension qu’il formule ainsi : la modernité contre l’héritage. Le résultat n’a rien d’une synthèse apaisée. C’est une Mercedes qui ressemble davantage à un prédateur qu’à une berline de luxe, entièrement conçue dans son studio parisien à l’aide du logiciel de modélisation 3D Blender, et qui n’a aucun lien officiel avec le constructeur allemand. Pourtant, la qualité des rendus est telle que plusieurs observateurs l’ont confondu avec un vrai communiqué de presse Mercedes.

Un langage de design hérité des années 1950, poussé jusqu’à la rupture
La pièce maîtresse du concept est sa calandre. Park a empilé des dizaines de lamelles verticales pour former un seul bloc trapézoïdal qui s’affine légèrement vers la base, une forme directement empruntée au nez vertical de la W100 600 Pullman, la grande limousine d’apparat des années 1960. Sur la Pullman originale, cette calandre verticale signalait la formalité et la présence d’un véhicule d’État. Park conserve le même rythme vertical mais lui donne une tout autre lecture : ici, la densité du bloc et la manière dont il occupe presque toute la face avant évoquent quelque chose de beaucoup moins diplomatique.

L’étoile à trois branches, symbole central de l’identité Mercedes, ne trône plus au centre de la calandre comme sur tous les autres modèles de la marque. Elle se fond dans le treillis lui-même, visible uniquement comme un contour selon l’angle de vue. C’est un choix fort : l’emblème n’est plus un ornement posé en surface, il devient une partie intégrante de la structure. Des bandes LED fines longent les deux côtés de la calandre à la place de blocs optiques séparés, ce qui renforce encore la lecture monolithique de cette face avant.
Le capot s’étire long et plat, dans la grande tradition des GT à moteur avant. L’habitacle est repoussé vers l’arrière, formant une bulle en forme de goutte d’eau qui effile sa ligne vers la queue du véhicule. Les portes en ailes de mouette s’ouvrent vers le haut, référence directe à la 300 SL, l’une des Mercedes les plus iconiques de l’histoire. La carrosserie abandonne presque totalement les arêtes vives et les lignes de caractère habituelles au profit de surfaces en courbure continue, ce qui accentue le caractère sculptural de l’ensemble.

Park a rendu le concept dans plusieurs finitions : un argent poli qui joue sur les reflets industriels, un noir gunmetal photographié devant du béton brut, et un bordeaux-mauve irisé dont la teinte change selon l’éclairage. Chaque version modifie radicalement l’atmosphère du véhicule, du registre mécanique le plus froid au quelque chose de nettement plus précieux.


Une poupe fracturée et un habitacle entre cockpit d’avion et horlogerie de luxe
À l’arrière, Park adopte le parti opposé à celui de la calandre. Plutôt que de fondre l’étoile dans une structure continue, il la fragmente en éclats. Les feux arrière se présentent comme des triangles rouges dispersés, comme si le badge avait été brisé et ses morceaux redistribués en blocs lumineux. C’est graphiquement l’un des éléments les plus frappants du concept : la même identité visuelle traitée de deux manières radicalement différentes selon qu’on regarde la voiture de face ou de dos.
La ligne de toit se termine sur une coupe nette de type Kamm, sans aileron ni becquet pour interrompre la surface. La lunette arrière est quasiment affleurante avec la carrosserie. Ce choix maintient les feux fragmentés comme seul point focal de la poupe, sans concurrence visuelle. La rigueur géométrique de cette partie arrière contraste fortement avec la densité ornementale de la face avant, et c’est précisément cette tension qui rend la silhouette mémorable.

L’habitacle prolonge la démarche avec la même cohérence. Deux cadrans ronds trônent derrière un petit volant de faible diamètre, avec l’étoile Mercedes centrée sur le moyeu. Une rangée de commandes à bascule en métal brossé borde le tableau de bord, rappelant davantage un panneau de commande d’avion des années 1950 que l’interface tactile des véhicules contemporains. Au centre de la console, un sélecteur de vitesses à facettes capte la lumière de la même manière que les finitions chromées extérieures.
Les sièges et les panneaux de porte sont recouverts de cuir crème matelassé, la seule matière souple dans un intérieur par ailleurs dominé par le métal et le verre. Park a délibérément cherché à évoquer l’univers de la haute horlogerie dans ses choix de matériaux intérieurs : le sélecteur facetté, le métal brossé, le soin apporté aux reflets suggèrent un bijou autant qu’un cockpit. Le résultat est un habitacle qui se lit comme un espace de pilotage de précision plutôt que comme un salon roulant.


Un projet indépendant qui rivalise avec les studios professionnels
Il faut être clair sur ce que Vision Timeless représente : ce n’est pas un concept officiel Mercedes-Benz. Park a réalisé ce projet entièrement en solo, dans son atelier parisien, dans le cadre de son mémoire de master. Aucun constructeur, aucune institution automobile ne lui a commandé ce travail. Ce qui rend le projet d’autant plus remarquable, c’est la qualité technique des rendus. La gestion de l’éclairage, les transitions entre les matières, la cohérence des reflets : tout atteint un niveau qu’on ne distinguerait pas, à première vue, d’un rendu produit par le département design d’un grand constructeur.
Ce type de travail indépendant n’est pas isolé. D’autres designers comme Gabriel Naretto, avec son concept Uhlenhaut Shooting Brake, explorent le même territoire : reprendre les codes d’une marque historique et les réinterpréter librement, sans les contraintes d’un cahier des charges industriel. Naretto penchait vers la nostalgie. Park penche vers l’agression. Deux lectures du même patrimoine qui aboutissent à des résultats très différents.

Cette liberté a un prix pratique évident. Une calandre aussi dense serait coûteuse à produire par emboutissage ou moulage à grande échelle. Les portes longues en ailes de mouette nécessiteraient un travail d’ingénierie important avant de satisfaire aux normes de sécurité en vigueur. L’habitacle vitré privilégie la clarté visuelle sur la gestion thermique. Mais Vision Timeless n’a jamais prétendu être un véhicule de production. Park posait une question de design : jusqu’où peut-on amplifier une forme patrimoniale avant qu’elle cesse d’être un hommage pour devenir quelque chose de menaçant ? Les rendus répondent à cette question de façon convaincante.

Mercedes utilise ses propres concepts, comme la Vision EQXX ou la Vision Iconic, pour exprimer des orientations stratégiques ou des adieux à certaines ères de la marque. Vision Timeless n’a pas ce rôle institutionnel. Ce qui frappe, c’est qu’il n’en a pas besoin pour exister avec une vraie force visuelle. Park n’a ni l’appui d’un studio professionnel, ni le budget d’un constructeur, ni la légitimité d’un concept officiel. Il a Blender, un parti pris clair, et suffisamment de maîtrise technique pour que le résultat parle de lui-même.
Vision Timeless est visible sur le portfolio en ligne de Jaeun Park. Les rendus sont disponibles dans plusieurs coloris et sous des angles qui permettent d’examiner le détail de chaque surface.

