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Un circuit au fond d’un lac!

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Dans Cette histoire-là, d’Alessandro Baricco, il est fait mention d’un circuit « en Colombie, où aurait couru Nuvolari et qui serait au fond d’un lac. » Le circuit est davantage une piste en terre battue et il ne doit plus en rester en rester grand chose. Retour sur l’histoire incroyable du Grand Prix de Guatavita.

Les conquistadors devaient trouver des raisons valables de financer leurs expéditions en Amérique. Un certain lieutenant Martinez prétendit ainsi avoir survécu à un naufrage et des Indiens l’auraient amené dans une ville couverte d’or et de cannelle (?) C’était le début du mythe d’Eldorado. D’autres conquistadors partirent sur ses traces… Et ils prétendirent ensuite avoir vu la fameuse cité, lors de leur retour en Europe. A ceci près qu’ils n’étaient pas d’accord sur sa localisation: en Amérique du Sud, en Amérique Centrale, dans l’ouest Canadien ou dans le mythique « grand continent du Sud ».

Finalement, ce qui se rapprochait le plus du mythe était une cérémonie précolombienne sur le lac Guatavita, dans l’actuelle Colombie. Un chef Miusca, couvert d’or, se « lavait » dans le lac, tandis que des habitants versaient des barils remplit du fameux métal. L’objectif étant de faire une offrande pour plaire aux dieux qui habiteraient au fond du lac.
Ce qui signifie que les fonds du lac sont couvert d’or! Dés 1545, Lázaro Fonte et Hernán Perez de Quesada tentent de vider le lac, en utilisant des centaines d’esclaves équipés de seaux. Le niveau baisse de 3 mètres et un peu d’or est récupéré.
De 1898 à 1929, The Company for the Exploitation of the Lagoon of Guatavita (la Compagnie pour l’Exploitation du lac de Guatavita) essaye de drainer les eaux du lac. Ils trouvent encore un peu d’or, mais une fois que l’eau s’est retirée, la boue du fond devient dur comme du béton. Faute de moyens pour percer cette couche, l’entreprise fait faillite.

Laissons un temps la Colombie et les conquistadors et partons en Italie. Primo Gramsci vient d’une famille pauvre de Sardaigne. Lors de la première guerre mondiale, il se retrouve brancardier, dans une ambulance conduite par un certain Tazio Nuvolari…
Nuvolari est déjà un passionné de voitures et de motos et il transmet le virus à Gramsci. Les deux hommes se perdent de vue à l’armistice.

Gramsci s’improvise ensuite mécanicien, ce qui lui permet d’acheter une vieille Bianchi avec laquelle il court à partir de 1921. C’est sur les circuits qu’il retrouve Nuvolari, devenu une vedette sur deux roues. En 1923, il lui trouve un guidon « usine » chez Frera. Gramsci est ensuite l’un des brillants animateurs du championnat transalpin.

En 1926, Gramsci fait une mauvaise chute et sa carrière de pilote est terminée. C’est suite à cela que Nuvolari se décide à passer à la course automobile, car c’est (un peu) moins dangereux.

Il se trouve que Primo Gramsci est le neveu d’Antonio Gramsci, alors responsable du Parti Communiste Italien. Lorsque P. Gramsci sort de l’hôpital, son oncle a été arrêté par les Fascistes, qui contrôlent désormais l’Italie.
En théorie, les communistes ne veulent pas de dynastie. Néanmoins, le Parti est en plein désarroi et Primo est coopté par Moscou comme bras droit de Palmiro Togliatti. Ils pensaient que les chemises noires n’oseraient pas s’en prendre à une « célébrité ». Ils avaient tort et Primo réalise qu’il se dirige vers un destin identique à son oncle, confiné à l’isolement après une parodie de procès.

Gramsci songe à fuir. L’Amérique du Sud, qui possède une forte communauté d’origine Italienne, s’imposait naturellement. En 1928, il quitte clandestinement la péninsule et après bien des aventures, il arrive en Colombie.

The Company for the Exploitation of the Lagoon of Guatavita vient de faire faillite et il ne reste qu’un lac asseché (ci-dessous.) Gramsci découvre une terre dure comme le béton des circuits où il courrait… Très vite, il a l’idée d’une course avec son ami Nuvolari en guise de tête d’affiche. Et puisque Nuvolari est désormais pilote de Grand Prix, ce sera une course auto!

Le pilote voulait rester « neutre » vis-à-vis du pouvoir Italien et ne pas s’afficher avec un homme ouvertement proche du PCI. Néanmoins, à l’époque, en tant que pilote et responsable de sa propre écurie, il court après les primes de départ et il accepte.

La mise en place prend du retard et la course n’a lieu qu’en 1931. Entre temps, Nuvolari a signé avec la Scuderia Ferrari, mais il tient promesse. Par contre, c’est avec la Bugatti 35B qu’il avait à Rome (ci-dessous) qu’il s’alignera.

Si Nuvolari est le grandissime favori, le régional de l’étape, c’est un certain Miguel Sanchez. Cet ancien boxeur Colombien était surnommé « le kid de Bogota ». Car d’après la légende, en 1921, après un K.O. en 3 rounds, il est allé voir le film de Chaplin avec sa fiancée comme si de rien n’était!
Passionné de voitures, il a investi ses gains dans une Ford T qu’il a fait transformer en voiture de course. Après avoir raccroché les gants, il veut devenir pilote.

Le reste du plateau est composé d’une demi-douzaine de quasi-figurants sur des Ford et des Chevrolet quasiment de série.

Le public espérait un affrontement Nuvolari/Sanchez et il fut servi, mais pas en piste… Le lac Guatavita est situé en haute altitude (3 000 mètres au-dessus du niveau de la mer.) La 35 de l’Italien suffoque et il se traine aux essais.
Sanchez se plaint qu’il le bouchonne. A la fin des essais, les deux hommes s’expliquent et les noms d’oiseaux fusent. Gramsci et les officiels doivent s’interposer pour éviter un dénouement « à la Ferté ».

A cause d’un bloc de rochers, le « paddocks » est isolé de la ligne droite des stands. D’où une curieuse voie pour rejoindre le circuit.
Lors du placement en grille, Nuvolari se fait doubler par sa roue avant gauche, mal serrée. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Il sort de sa Bugatti, jette ses gants et son serre-tête et rentre en stop à Bogota. Dans le camion qui le conduit à la capitale, il aurait dit: « Pays de [censuré]! Jamais plu je ne courrai ici! »

La course elle-même fut une promenade pour Sanchez. Il mena les 30 tours sans jamais être menacé. Qui remporta ainsi l’unque Grand Prix de Guatavita avec sa Ford.
Il y eu une polémique à l’arrivée: Gramsci comptait sur les spectateurs pour payer les primes d’arrivées. Or, Bogota n’était qu’une bourgade de quelques milliers d’âmes et peu se déplacèrent à Guatavita. Sanchez fut payé en raclant les fonds de tiroir, mais les autres n’eurent rien.

Ensuite, l’état Colombien décida de briser les digues et les saignées, afin que le lac se remplisse de nouveau.

En 1933, Gramsci organisa une Turismo de Carretera avant l’heure: un marathon à travers les routes montagneuses de Colombie. Le point de départ était le lac Guatavita (ou plutôt « la mare de Guatavita », à l’époque.)
Sanchez s’impose avec sa fameuse Ford T. Il eu ensuite une fille, qui épousa un certain monsieur Montoya. Ils eurent plusieurs enfants, dont Diego (vu au Mans et en IMSA au début des années 80) et Pablo. Pablo eu également plusieurs enfants, dont un certain Juan-Pablo… Notez que les journalistes surnommèrent Montoya, « le kid de Bogota », sans savoir que c’était le nom de son arrière-grand-père…

Dans la tradition du journalisme sud-américain, le « Pays de [censuré]! » de Nuvolari fit le tour du continent, devenant de fil en aiguille une diatribe contre toute l’Amérique Latine. On dit que de nombreuses personnes en furent irrités, au point de vouloir devenir pilote, rien que pour « monter » en Europe et en découdre avec cet Italien prétentieux!
On ne sait même pas si Nuvolari avait dit cela. En tout cas, il tint sa promesse de ne plus venir en Amérique du Sud. Il a participé (et gagné) la Vanderbilt Cup, à New York. Par contre, à la fin des années 40, lorsque Piero Dusio, exilé en Argentine, lui proposa le volant de la Cisitalia-Porsche, il refusa (alors que sa carrière était au point mort.)

Gramsci retourna en Italie dans les années 50. Il est alors personna non grata au PCI: en tant que témoin du Parti dans les années 20, il pourrait faire des révélations qui contredisent les dogmes… Il termina comme conseiller municipal du village de Sardaigne où il était né.

Quant au lac Guatavita, il est redevenu un lac, comme on peut le voir dans cette vidéo de Fanny Lu:

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