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Fordlândia

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Si vous avez lu l’album Fordlandia du Marsupilami, vous pensez sans doute que Fordlândia était une usine de Ford T construite au Brésil au début des années 20. C’est totalement faux. Mais l’histoire véritable de cette aventure industrielle n’en est pas moins délirante.

Cocorico, c’est un Français, Charles Marie de la Condamine, qui sera le premier occidental à découvrir l’hévéa, au Brésil. En 1736, il présente des morceaux de caoutchouc à l’académie royale des sciences. L’assistance est médusée et elle croit que cette matière élastique et imperméable est de la sorcellerie!

En 1839, l’Américain Charles Goodyear invente la vulcanisation, qui permet de « cuire » le caoutchouc pour qu’il ait de meilleures propriétés.

Vers 1870, un groupe de Hollandais « volent » des arbustes d’hévéa et les replantent en Indonésie (alors sous contrôle Hollandais.) Très vite, les Hollandais (et les Anglais en Malaisie) deviennent les rois de la production de caoutchouc. Ca tombe bien car en 1891, les Français Edouard et André Michelin inventent le pneumatique démontable pour vélo (puis pour auto): le marché explose.

Le caoutchouc est devenu un produit stratégique pour les Américains. Cette domination des Anglo-Néerlandaise sur ce marché ne leur convainc pas. Il leur faudrait du caoutchouc provenant d’un pays « ami ». Harvey Firestone tente de faire des pneus pour Ford à base d’hévéas sauvages du Brésil, sans succès.

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En 1923, Carl LaRue, un botaniste US, traverse l’Amérique du Sud à la recherche du lieu idéal pour cultiver massivement des hévéa. D’après lui, une parcelle de forêt près de la rivière Tapajos est LE bon endroit.

En 1928, Henry Ford embauche un Brésilien, Villares, comme consultant pour cultiver des hévéas au Brésil. Il achète 25 000 km² de terres, à travers un pacte avec le gouvernement US, où il s’engage à reverser 9% de ses bénéfices au bout de 20 ans.

Le lieu est baptisé « Fordlândia », notez à quel point il est reculé (on y reviendra.)

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Henry Ford ne s’est jamais déplacé au Brésil et il n’a aucune idée des contraintes locales. Villares l’a même persuadé qu’il pouvait ramener son caoutchouc par la route jusqu’aux Etats-Unis et que cela prendrait moins de temps que par bateau!

Ford fonde la Companhia Industrial do Brasil. En aout 1928, une barge part de Dearborn (fief de Ford) avec des maisons en préfabriqués, des bateaux à moteur, une centrale électrique en kit, une locomotive, des tracteurs et… Une machine à glaces!

Car Ford veut reproduire une ville Américaine en plein cur de l’Amazonie. Les cadres proviennent du Michigan (et ils n’ont aucune expérience en horticulture), tandis que les ouvriers sont Brésiliens. Les principes d’organisation sont calqués sur ceux de Detroit: les ouvriers sont payés le double du « smic » Brésilien, mais l’alcool est interdit, ils doivent travailler en 1-8 (alors que normalement, à cause de la chaleur, on ne travaille qu’au crépuscule ou coucher du soleil) et le dimanche, ils doivent chanter des chansons traditionnelles US.

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En décembre 1930, les ouvriers se mutinèrent. Le motif (ils ne supportaient pas le principe du self-service à la cafétéria) était un prétexte pour évacuer les frustrations. Les seringueiros, armés de machettes, cassèrent tout. Les cadres se sont regroupés sur un bateau en attendant que l’armée brésilienne intervienne, trois jours plus tard. Les seringueros obtiendront le droit de travailler pieds et torse nus (Ford leur imposait des tenues) et de la cachaca (alccol de canne à sucre), qui arrivera par bateaux entiers.

Plus tard, ils se plaindront de l’emploie d’émigrants venant de la Barbade et Ford devra signer un accord comme quoi tous les ouvriers seront Brésiliens.

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Lorsque les ouvriers débroussaillèrent, ils découvrirent un terrain rocailleux. Seuls quelques arbrisseaux malingres y poussèrent et ils passent leur temps à se transmettre des maladies.

En 1933, Ford embauche enfin un horticulteur. Ce dernier déclare que le terrain est inadapté. Alors pourquoi est-ce que Villares l’a conseillé à Ford? Réponse: le précédent propriétaire, celui qui a vendu le terrain à Ford, n’était autre que Villares!

L’année suivante,  la Companhia Industrial do Brasil s’offre un deuxième site, baptisé Belterra. Le shérif de Kalamazoo, Curtis Pringle, y fait office de maire. Il allège les règles imposées par Ford, pour les adapter au mode de vie des Brésiliens.

La production reste minable: la meilleure année fut 1942, avec 750 tonnes de caoutchouc, à des années-lumières des 38 000 tonnes consommées par Ford chaque année. La Companhia Industrial do Brasil produisait également du tek, du balsa et de l’eucalyptus. Si votre Lincoln des années 30 possède un tableau de bord en bois, il provient de Belterra! Mais ensuite, le Brésil a interdit l’exportation de bois exotiques.

Maigre consolation, l’hôpital de Belterra est le plus performant de la région, grâce à ses médecins et son équipement US. On vient s’y faire soigner des quatre coins du Brésil. Malgré tout, l’espérance de vie moyenne était de 45 ans, à causes de maladies tropicales et des blessures dues aux machettes.

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Pendant la guerre, le Brésil est un allié de l’Allemagne nazie et l’on craint que ces derniers ne s’attaquent au continent Sud-Américain. L’armée US profite de l’isolement de Fordlândia et Belterra pour y construire une base. Un aérodrome sera même envisagé.

Henry Ford II prend les rênes de l’entreprise et il doit liquider les excentricités de son grand-père. En décembre 1945, après 20 millions de dollars officiellement dépensés (certains estiment le vrai chiffre à 30 millions) Ford revend la Companhia Industrial do Brasil pour 250 000$ à l’état Brésilien.

Le Brésil est bien embêté car les sites sont trop isolés. L’une des usines fabriquera brièvement des gants en caoutchouc avant que Fordlândia ne soit rendue à la végétation (et aux squatteurs en mal de logements.)

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