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Rétro F1 1980 : le grand prix d’Espagne « pirate »

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Espagne

Le grand prix d’Espagne 1980 fut l’un des temps forts du conflit FISA-FOCA qui divisa profondément la Formule 1, sur fonds de guerre législative, de luttes de pouvoir et d’énormes enjeux commerciaux. De quoi faire passer les dissensions  règlementaires actuelles pour un jeu de maternelle…

L’autre guerre froide

Véritable révolution aérodynamique, l’introduction de l’effet de sol à la fin des années 70 a provoqué une hausse spectaculaire des performances, mais aussi une dangerosité accrue des Formule 1, dont la tenue de route ne tolère aucun accroc, sous peine de subir des accidents de plus en plus graves. A partir de 1978, sous la férule de son nouveau chef Jean-Marie Balestre, la FISA (fédération internationale du sport automobile) part en croisade contre les « jupes » aérodynamiques et veut les interdire. Mais derrière le paravent de la sécurité se cache aussi une lutte de pouvoir entre l’instance sportive et la FOCA (Formula One Constructors Association), la puissante association des constructeurs indépendants de la F1 dirigée par Bernie Ecclestone, lequel s’est arrogé, année après année, le contrôle commercial du sport et négocie directement avec les organisateurs des grands prix. Une véritable riposte graduée se met en route, entraînant la F1 dans un cercle vicieux.

La FOCA réagit à l’offensive de Balestre, car non seulement elle veut garder la main sur le volet commercial, qui garantit aux équipes indépendantes de meilleurs revenus, mais surtout entend avoir son mot à dire en matière règlementaire. Les équipes indépendantes redoutent la montée en puissance des constructeurs, comme Renault, dont la victoire à Dijon en 1979 annonce la future domination des moteurs Turbo. Les équipes FOCA savent pertinemment que leurs V8 Cosworth ne pourront pas rivaliser avec les turbos de Renault, Ferrari et Alfa Romeo. L’aéro, dans laquelle les techniciens anglais excellent, est leur seule porte de salut pour contrer la course aux armements que les constructeurs seront capables de financer. La saison 1980 a donc débuté dans une ambiance de « rideau de fer », avec d’un côté le bloc pro-FISA et anti-jupes, représenté par Renault, Alfa Romeo, Ferrari et Osella (petite structure chaperonnée par la Scuderia) et de l’autre le bloc FOCA anti-turbo représenté par Brabham (propriété d’Ecclestone), Williams, Tyrrell, Ligier, etc.

Coups pour coups

En février 1980, juste avant le grand prix d’Afrique du Sud, la FISA annonce lors de son congrès mondial la suppression des jupes dès 1981. La FOCA crie au scandale !  De leur côté, les pilotes sont, pour ainsi dire, le c** entre deux chaises. Par le biais de leur « syndicat », le GPDA (grand prix drivers association), les pilotes font régulièrement pression pour améliorer la sécurité. Dans leur majorité, ils sont favorables au retrait des jupes, qu’ils jugent dangereuses et physiquement éprouvantes…mais ils sont pour la plupart employés par des équipes FOCA. Leur liberté de parole a ses limites et la communauté se brise sur la digue politique. Quand Jody Scheckter (Ferrari) et Jabouille (Renault) militent en faveur des restrictions techniques au nom de la sécurité, certains de leurs compères les accusent d’être des sous-marins à la solde de Balestre, les écuries FOCA n’hésitant pas à menacer de renvoyer leurs pilotes s’ils obtempèrent.

Le piètre niveau de la Ferrari 312T5 n’est pas la seule raison qui a poussé Scheckter à quitter la F1

Or, Balestre a imposé une nouvelle mesure à leur égard : les pilotes devront assister obligatoirement à un briefing d’avant-course de 45 minutes. A Zolder et à Monaco, les équipes FOCA envoient un signal en exigeant à leurs pilotes de boycotter le briefing. La FISA inflige aux pilotes des amendes d’environ 2 000 $ qui ne sont pas payées et menace de suspendre leurs licences de course, ce qui est le cas le 29 mai, juste avant les premiers essais officiels du grand prix d’Espagne à Jarama. Le 30 mai, la FOCA réplique et menace de boycotter la course. Le Royal Automobile Club d’Espagne (RACE), inquiet, propose à Balestre de prendre en charge les amendes mais le français refuse. Alors le RACE, propriétaire du circuit et organisateur, outrepasse la FISA:  elle confisque à la fédération espagnole (affiliée à la FISA) ses prérogatives sportives et décrète que la course sera disputée sous le label FIA, ce qui contourne le problème de suspensions des licences. Ecclestone a persuadé les espagnols que la fédération internationale désavouera Balestre ! Mais, tel un jeu de dominos, voici que Renault, Ferrari et Alfa Romeo, les « légalistes », refusent cette course pirate et menacent de plier bagages !

Non, il ne sera pas validé pour le championnat du monde

Bras de fer

Les journées de vendredi et de samedi tournent à la farce. En coulisses, les conciliabules s’enchaînent, Ecclestone essayant d’amadouer Jean Sage et Marco Piccinini, les représentants de Renault et Ferrari, mais chacun campe sur ses positions. Renault prend la décision de quitter la FOCA alors que, pendant ce temps-là, Balestre se répand en provocations dans les médias, suscitant la colère des anglais. L’avocat de la FOCA, un certain Max Mosley, dénonce les « abus d’autorité » du français. Ironique, quand on sait comment se comportera Mosley treize ans plus tard sur les aides électroniques…Au beau milieu de cette pagaille, alors que les séances d’essais sont écourtées, les sponsors sont stupéfaits, les pilotes frustrés..et les mécaniciens tuent le temps sur la grille de départ en improvisant des parties de football !

Le samedi après-midi, Balestre quitte Jarama et les équipes légalistes lui emboitent le pas. Ecclestone pense avoir gagné…mais les médias boycottent à leur tour la couverture du GP « pirate » ! La rébellion, ce n’est pas très mainstream dans un sport de plus en plus mondialisé et capitaliste. La course a bien  lieu, avec une victoire incontestable d’Alan Jones, l’homme fort de Williams, mais tout cela compte pour du beurre…

En effet, dès le lendemain, le bureau exécutif de la FIA se réunit à Athènes et sort l’artillerie lourde. Le grand prix est déclaré illégal et ne compte pas pour le championnat du monde, aucun point n’étant donc attribué, sentence qui sera confirmé en appel plus tard. La FOCA se voit retirer son siège au comité exécutif de la FISA et le Royal Automobile Club d’Espagne est sévèrement désavoué. Le grand prix suivant se déroulant en France, le fief de Balestre, les écuries FOCA envisagent de le boycotter à leur tour. De son côté, Ecclestone songe sérieusement à fonder un championnat parallèle, mais les sponsors et les médias ne semblent pas très favorables à ce schisme. D’ailleurs, ce maelstrom politique fait déjà des dégâts, puisque Goodyear, qui fournit la majorité des équipes, annonce son retrait de la F1. La  guerre n’est pas terminée !

Sources : livre d’or de la F1, Histoire de la F1 (Rives)

 

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3 Commentaires sur "Rétro F1 1980 : le grand prix d’Espagne « pirate »"

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Zak
Invité

Rétroactivement, l’avantage de ces luttes mesquines en F-1 c’est qu’elles ont décuplé la volonté d’aller voir ailleurs : voitures de sport et rallye notamment.

Et franchement, la F-1 des années quatre-vingt ne pèse pas lourd face aux Gr. B, Gr. C et IMSA GTP.

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