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Rétro F1 1994, épisode 2 : Apocalypse sur la F1

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Dans le 1er épisode de la rétrospective 1994, nous étions revenus sur les interrogations soulevées par l’interdiction des aides électroniques et les accidents violents survenus en début de saison. Mais qui pouvait imaginer que la puissante F1 allait trembler sur ses fondations en ce mois de Mai 1994 ?

Une année en enfer – épisode 2

Imola, le jour le plus noir

Lundi 2 mai 1994. Le paddock de la F1, les médias spécialisés et les innombrables fans du monde entier se réveillent abasourdis, sonnés, incrédules. Qui peut oublier les unes terribles de l’Equipe ou d’Autosprint, qui témoignent du chagrin immense qui déferle sur la planète du sport automobile ? Senna, l’emblème de la F1, l’incarnation de ce sport, est mort, fauché en pleine gloire contre le mur de Tamburello alors qu’il était en tête.

En l’espace de trois jours, le magnifique et spectaculaire F1 Circus s’est transformé en un horrible cauchemar. Après l’effroi suscité le vendredi par la cabriole monumentale de Barrichello, blessé mais heureusement sain et sauf,  les morts, vécues en direct, de Roland Ratzenberger le samedi et d’Ayrton Senna contre le mur de Tamburello en course provoquent un séisme médiatique et un traumatisme psychologique inédits dans l’histoire de la F1, et même, dans l’histoire du sport tout court. Il n’est pas question ici de revenir en détail sur les circonstances de ces drames, qui ont déjà été brillamment racontés sur ce site. Mais c’est l’impact post-traumatique et les conséquences à court et long terme sur la F1 qu’il nous faut interroger, après l’apocalypse d’Imola.

Si la mort du débutant Roland Ratzenberger avait déjà choqué, celle d’Ayrton Senna le lendemain amplifia d’une manière inimaginable le drame. De par son charisme et sa popularité, quasi idolâtre, la disparition de « Magic » transforma le champion brésilien en mythe, comme d’autres étoiles fauchées en pleine gloire telles que James Dean ou Marilyn Monroe. Pour la première fois depuis 1982 et le décès de Ricardo Paletti au grand prix du Canada (Elio de Angelis se tua au Castellet en 1986 en essais), la mort frappait la F1 en pleine course. La discipline avait pourtant fait des progrès, depuis les terribles années d’hécatombe des années 60-70, mais tout le monde savait que le risque zéro n’existait pas. Les inquiétudes nouvelles, qui avaient été soulevées en début d’année, aillaient bientôt rejaillir.

L’impact psychologique du drame d’Imola fut décuplé par sa diffusion en direct, vue par des centaines de millions de téléspectateurs à travers le monde. A cette époque, la F1 est sur les chaines publiques et bénéficie d’une exposition idéale. La F1 de Bernie Ecclestone, qui a bâti son succès sur l’essor des « mass médias » et de la télévision, s’est mondialisée à partir des années 80 et connaît son apogée dans les années 90. Ses icônes, comme le fut Senna, gladiateurs des temps modernes, suscitant la fascination par leur bravoure et leur capacité à surpasser la peur de la mort, devinrent des vedettes planétaires. Leur médiatisation créait aussi une certaine proximité avec le spectateur, toujours enclin à s’identifier à son héros.

Le 1er mai 1994 fait partie de ces jours où tout le monde ou presque se souvient de ce qu’il faisait. Pour beaucoup, la disparition de Magic Senna fut vécue comme la perte d’un proche et, quelques mois après la retraite d’Alain Prost, elle clôturait tragiquement une page de l’histoire de la F1 que nul ne pourrait jamais oublier. Ceux qui, comme moi, étaient de jeunes spectateurs ayant commencé à suivre la F1 au début des années 90, ont eu la chance de connaître cette époque « bénie » de la F1. Imola 1994 restera un tournant pour certains amateurs, qui arrêteront de regarder les courses après ce funeste grand prix qui tua en partie leur passion. Car, après, plus rien ne serait comme avant.

Le deuil et la colère

Dès l’abaissement du drapeau à damier, et encore plus après l’annonce de la mort de Senna à 18h40, les langues se délient. Le pouvoir sportif et la FOM, la société d’Ecclestone qui gère le juteux business de la F1, sont mis en accusation : la course au spectacle a pris le pas sur la sécurité. Nombreux sont ceux à fustiger l’indécence des instances sportives, qui ont décidé « Show must go on ». Alors que la F1 pleurait Ratzenberger et que Senna gisait à l’hôpital de Bologne, la course a été relancée dans une mascarade totale. La vie des pilotes était-elle si peu de choses face aux impératifs économiques ? Et d’autres incidents ont eu lieu, comme la roue folle d’Alboreto qui a fauché deux mécaniciens dans les stands. Alain Prost, qui commente alors les courses sur TF1, ne mâche pas ses mots et prend la tête de la fronde, ayant de surcroît un vieux contentieux à régler avec les autorités: « Cela fait longtemps qu’on ne s’occupe plus de sécurité. Le business prend le pas sur le sport. Avant il y avait un pouvoir sportif et un pouvoir économique distincts. Maintenant ils sont rassemblés… On l’a vu aujourd’hui, une seule chose compte: reprendre le départ, continuer la course, ne pas l’arrêter alors qu’il y a des personnes qui gisent dans les stands ».

L’heure du grand déballage a-t-elle sonné ? Un journal italien titre : « ils ont tué Senna ». Les pilotes, qui se considèrent peu considérés et écoutés (« nous sommes des marionnettes » dira Prost), se plaignent de voitures devenues dangereuses avec la suppression des aides électroniques. Les infrastructures des circuits n’ont pas évolué, totalement dépassées face à l’explosion des performances des F1 modernes. Senna, en compagnie de son ami Berger avait inspecté Tamburello à l’entame du weekend d’Imola et pointé du doigt le manque d’entretien de la piste et insuffisance des dégagements…Pour Max Mosley, le patron de la FIA, le feu couve. Lors d’une conférence de presse donnée à Paris le 4 mai, il se défend et insiste sur la « fatalité » et les « circonstances incroyables » d’Imola. Les médias et le public, hystérisés par la mort de Senna, attendent des mesures fortes mais rien de concret n’est annoncé, si ce n’est quelques mesurettes (des débitmètres pour réguler la consommation… ). Alors que le Brésil, à l’occasion de funérailles digne d’un chef d’État, pleure son héros, incarnation de la réussite  qui avait donné fierté et espoir à des millions de brésiliens, l’enquête commence et le circuit d’Imola est placé sous séquestre…

Monaco, la série noire continue

Jeudi 12 mai matin, 11h27. La première séance d’essais libres est sur le point de s’achever lorsque Karl Wendlinger perd le contrôle de sa Sauber-Mercedes à la sortie du tunnel, à 280 Km/h. La voiture noire du pauvre autrichien se met en travers, tape le rail puis percute très violemment et de travers les glissières de sécurité au niveau de la chicane. Faute de protection latérales et en raison de sa grande taille, la tête de Wendlinger heurte les containers situés devant les glissières. Très rapidement, le grand autrichien perd conscience et doit être transporté en urgence à l’hôpital. L’angoisse étreint de nouveau le paddock et le verdict est sans appel : un scanner détecte un très grave traumatisme crânien avec des œdèmes cérébraux. Le pilote est plongé dans le coma et reste entre la vie et la mort.

Le cauchemar semble recommencer. Les esprits se déchainent. L’Équipe titre « Arrêtez ça ». Les pilotes veulent peser sur les décisions et, sous l’égide de Gerhard Berger et de Niki Lauda, le GPDA (Grand Prix drivers Association) est ressuscité. Jean Alesi confie à la presse : «Ce qu’il faut, c’est un consensus entre les pilotes, que nous formions un vrai pouvoir. Tous ensemble et pas chacun dans son coin… Nous, les pilotes, nous ne sommes rien. Il faut que nous devenions forts… Si un nouveau problème surgit, il faut que puissions dire: on ne court pas…»

Le vendredi, Max Mosley et Bernie Ecclestone tiennent une conférence de presse, au cours de laquelle ils annoncent, échelonnées dans le temps, des mesures draconiennes pour réduire la vitesse des voitures. Quant à Wendlinger, il sortira du coma au bout de 19 jours, mais ne récupèrera jamais pleinement ses capacités. Son retour en 1995 se soldera sur un échec : relégué  2-3 secondes de son équipier Frentzen, il sera remercié par Sauber et ne reviendra jamais en F1.

Après Monaco, la FIA, bousculée, décide de frapper fort mais l’agacement est palpable dans les équipes. Les changements envisagés sont annoncés sans concertation et, surtout, la FIA semble éluder la problématique des infrastructures des circuits. Pourtant, quelque chose commence à bouger et va changer profondément la F1, à jamais.

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6 Commentaires sur "Rétro F1 1994, épisode 2 : Apocalypse sur la F1"

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Rowhider
Invité
J’ai fait partie de cette génération de jeune téléspectateur à avoir commencé à suivre la F1 début des années 90: en 1991 pour ma part. Période bénie avec des pilotes charismatiques: Prost, Senna, Piquet, Mansell, Alési, Berger, Schumacher; des voitures magnifiques: on n’a plus jamais eu de voitures aussi belles que sur cette décennie et des moteurs spectaculaires: V8, V10, V12 et tout en même temps s’il vous plait! La mort de Senna, je l’ai vécu en direct: gros choc pour un ado, comment un demi-dieu comme Senna pouvait-il mourrir? Comment Schumacher pouvait-il refuser d’arrêter la course alors que tous… Lire la suite >>
Gustave
Invité

on était de nombreux jeunes téléspectateurs à suivre les gp en direct sur tf1 dans les années 90, et même qu’on en parlait dans la cour de récré le lundi matin…
alors qu’en 2019, ils ne doivent même pas regarder les highlights sur youtube sur leur smarthpone pendant cette même récré, preuve que le f1 ne vends plus de rêve avec ses pilotes peu charismatiques … tant pis, on poursuit nos rêves en jouant aux jeux videos 🙂

lataupe2B
Invité

La fin tragique d’une époque. Un peu comme au temps des groupes B en rallye. J’ai été moins passionné par les années qui ont suivi. C’est aussi lié à mes idoles qui ont pris leur retraite ou qui malheureusement ont disparu. La F1 avait besoin de remettre les pieds sur terre mais de manière très violente.

salociN
Invité

J’avais eu beau n’avoir jamais apprécié le caractère absolutiste de Senna, et toute cette idolâterie, ce manichéisme autour de lui, comment ne pas être bouleversé par ce sort ?
Je fais moi aussi partie de ceux qui se rappellent de ce qu’ils faisaient ce 1er mai 1994, car malgré mes « seulement » 10 ans à l’époque, et malgré le fait de l’avoir appris sur l’autoradio, ce qui aurait pu « diminuer » le choc de ne pas l’avoir vécu en direct et en images, ça reste aujourd’hui pour moi un évènement marqueur d’un avant et d’un après.

RICO
Invité

Tu l’as vécue en direct a la radio mais aucun téléspectateur ( dont moi ) ne l’a vu en direct car la tragédie s’est produite pendant l’une des trop nombreuses page de pub de TF1 .

Oldschool45
Invité

Moi-même j’ai bien enragé contre TF1 à cause de cette maudite page de pub… Et je possède toujours le journal l’Equipe du début d’article du 2 mai 1994…

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