La fin programmée d’un mythe automobile
L’annonce fait l’effet d’une bombe dans l’univers des passionnés de conduite : BMW M s’apprête à abandonner définitivement la boîte de vitesses manuelle. Frank van Meel, directeur général de la division M, ne mâche pas ses mots en déclarant que « d’un point de vue ingénierie, la boîte manuelle n’a plus vraiment de sens ». Cette prise de position marque un tournant historique pour une marque qui a bâti sa réputation sur le plaisir de conduire à l’état pur.
Actuellement, BMW propose encore quatre modèles équipés d’une transmission manuelle : les M2, M3, M4 et Z4 (avec le pack Handschalter). Mais cette offre se réduit comme peau de chagrin. La Z4 disparaîtra du catalogue dès la fin 2026, et l’avenir des autres modèles reste incertain avec l’arrivée de la nouvelle génération de Série 3 et M3.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus large de transformation de l’industrie automobile. En France, par exemple, les acheteurs d’une M2 à moteur thermique doivent désormais s’acquitter d’une taxe CO2 de 18 000 euros, rendant les alternatives électrifiées soudainement très attractives sur le plan financier.
Les contraintes techniques qui condamnent la boîte manuelle
Au-delà des considérations émotionnelles, les réalités techniques imposent leurs lois. La boîte manuelle six rapports actuelle de BMW M atteint ses limites avec un couple maximal de 440 Nm (environ 324 lb-ft). Cette restriction exclut de facto tous les modèles les plus puissants de la gamme, notamment les variantes CS qui développent des puissances et des couples bien supérieurs.
Le défi de la montée en puissance constitue l’obstacle majeur. Les motorisations BMW M évoluent vers des niveaux de performance toujours plus élevés, notamment avec l’hybridation progressive de la gamme. Développer une nouvelle boîte manuelle capable d’encaisser 600 Nm ou plus représenterait un investissement colossal pour un marché de niche.
Frank van Meel le reconnaît sans détour : « Il sera très difficile à l’avenir de développer des boîtes de vitesses entièrement nouvelles car le segment de marché est assez restreint, et les fournisseurs ne sont pas très enthousiastes à l’idée de faire quelque chose comme ça. » Cette réalité économique scelle le sort de la transmission manuelle chez BMW M.
Du côté de la consommation, la boîte manuelle pénalise également les constructeurs dans leur course aux normes environnementales. Les transmissions automatiques modernes, avec leurs huit, neuf ou dix rapports, offrent une gestion bien plus fine de la consommation de carburant, un avantage décisif dans le contexte réglementaire actuel.
Une demande qui s’effrite malgré les passionnés
Paradoxalement, la boîte manuelle conserve encore une base de fidèles chez BMW M. Selon les données internes du constructeur, environ 40% des clients M ont opté pour la transmission manuelle en 2025, un chiffre qui peut sembler encourageant mais qui masque une tendance de fond à la baisse.
Cette proportion varie considérablement selon les marchés. Aux États-Unis, traditionnellement acquis aux boîtes automatiques, le pourcentage tombe bien en dessous de la moyenne mondiale. En Europe, et particulièrement en Allemagne, les amateurs de conduite « pure » résistent encore, mais leur nombre diminue d’année en année.
L’évolution des habitudes de conduite joue également un rôle déterminant. La nouvelle génération d’acheteurs, habituée aux aides électroniques et à la connectivité avancée, considère souvent la boîte manuelle comme une contrainte plutôt qu’un plaisir. Les systèmes de gestion de trajectoire, les modes de conduite adaptatifs et les fonctions semi-autonomes s’accommodent mal de la transmission manuelle.
Les constructeurs concurrents suivent d’ailleurs la même voie. Porsche a déjà abandonné la boîte manuelle sur la quasi-totalité de sa gamme, à l’exception de quelques modèles confidentiels comme la 911 GT3. Mercedes-AMG a franchi le pas il y a plusieurs années, ne proposant plus que des boîtes automatiques à double embrayage.
L’offensive électrique de BMW M redessine la donne
L’abandon programmé de la boîte manuelle s’inscrit dans la stratégie d’électrification massive de BMW M. Frank van Meel annonce pas moins de 30 nouveaux modèles d’ici 2029, incluant des versions M et M Performance. Cette offensive produit comprend notamment la très attendue i3 M, première BMW M 100% électrique de série.
La i3 M inaugurera la technologie quad-moteur, avec un moteur électrique par roue, promettant des performances et une précision de pilotage inédites. « C’est exactement la technologie que tout le monde attend dans une voiture électrique haute performance », affirme van Meel, même s’il reconnaît une certaine incertitude quant à l’accueil réservé par la clientèle traditionnelle de la marque.
Cette transition vers l’électrique s’accompagne d’une montée en gamme des modèles M Performance électrifiés. Des modèles comme la i4 M60 rencontrent déjà un succès notable, particulièrement dans les pays où la fiscalité pénalise lourdement les moteurs thermiques. Cette réussite commerciale conforte BMW dans sa stratégie de diversification énergétique.
Parallèlement, le constructeur maintient son engagement envers les motorisations thermiques six et huit cylindres, reconnaissant que tous les marchés ne sont pas prêts pour la transition électrique. Cette approche pragmatique permet de satisfaire une clientèle mondiale aux attentes variées.
Les dernières cartouches de la transmission manuelle
Malgré ce constat implacable, BMW M ne compte pas précipiter l’abandon de la boîte manuelle. « D’un point de vue émotionnel et client, beaucoup de gens aiment encore les boîtes manuelles, c’est pourquoi nous les avons conservées, et nous avons l’intention de les garder aussi longtemps que possible », nuance Frank van Meel.
Cette approche mesurée laisse un sursis de quelques années aux amateurs de conduite traditionnelle. La M2 actuelle, lancée récemment, devrait conserver sa boîte manuelle pendant tout son cycle de vie commercial. Pour la M3 et la M4, l’avenir dépendra largement de l’accueil réservé à la nouvelle génération et de la capacité de BMW à adapter l’actuelle transmission aux nouveaux blocs moteur.
Les collectionneurs et investisseurs l’ont bien compris : les BMW M à boîte manuelle prennent déjà de la valeur sur le marché de l’occasion. Les dernières M3 CS manuelles ou les M2 de première génération voient leurs cotes s’envoler, anticipant leur statut de « dernières mohicanes » d’une époque révolue.
L’héritage technique de ces transmissions ne disparaîtra pas totalement. BMW développe des solutions de simulation de boîte manuelle pour ses modèles électriques, avec palettes au volant et points de patinage programmés pour recréer les sensations d’antan. Mais ces artifices technologiques peineront à remplacer l’authenticité mécanique du rapport de vitesse manuel.
Cette évolution marque ainsi la fin d’une époque pour BMW M, qui devra réinventer son identité autour de nouvelles valeurs technologiques tout en préservant son ADN de performance et de plaisir de conduire.
